J’étire mes jambes, je fais mon yoga du matin.
Lara serait fière de moi. 

Allongées sur le cadran  ponctué de chiffres,  mes deux jambes se tendent  entre le 5  et le 8, au rythme de sa respiration endormie. 
L’exercice est  plutôt facile à cette heure matinale, ce qui le sera beaucoup moins  entre le 9 et le 3. 

Moi, j’étais le premier.  Le premier pas tout à fait. J’ai succédé dans les années quatre-vingt à un radio-réveil Toshiba, modèle année seventies.  

Toto, comme elle l’appelait familièrement, avait beaucoup plus d’atouts que moi : elle  l’écoutait, son oreille calée près de sa coque blanche aux allures futuristes, en catimini,  dans les heures de la nuit. 

Elle se délectait avec « Les routiers sont sympas ». 

A un âge où  il faut s’endormir tôt, elle revait déjà de partir sur les routes, d’être un de ces héros du bitume, solitaire, fonçant vers des destinations inconnues, chargés de cargaisons mystérieuses.  
Les kilomètres défilaient au creux de son oreille, avide de récits ; elle les accompagnait au fil de leur paroles. 

« LIBERTE » affichait l’enseigne lumineuse accrochée au pare-brise de la cabine de Gérard, Roger et de tant d’autres ; autant de routards qui à défaut de sac à dos et de cheveux longs,  prenaient la route 
au-delà des frontières pour livrer, sans contrôle, les marchandises attendues.  
Les loupiotes  clignotaient dans la nuit en consolation de solitude.
Max Meynier et ses grosses moustaches  recevait les confessions, arrangeait les rancards en bord de routes. Ses  intonations unissaient avec bonne humeur  la communauté de ces voyageurs solitaires,  aux côtés des posters de pin-up si peu habillées. 

Mais est-ce là le prix de la liberté, vivre  sa vie dans une cabine de 3 m2 ?

Nous sommes au milieu des années soixtante-dix, les Bee Gees se déchainaient à chaque interlude, Gérard Lenormand  nous baladait avec ses gens heureux, pas de publicité,  juste les chanteurs à midinette.

C’est  avec regret qu’elle a dû se séparer de lui,  Toto, Toshiba était trop encombrant, et il lui fallait partir. 

C’est là que j’entre en scène. 

Je suis posé là depuis pas mal de temps  dans le vitrine du bijoutier-horloger de  la petite ville où vit sa grand-mère. Mis en valeur avec les autres,  époussetés régulièrement par le tenancier de la boutique,  nous attendons qu’un passant  nous choisisse. 

Immobiles, nous ne pouvons rien faire  d’autre que d’attendre l’heureux jour où nous quitterons  enfin cette fichue vitrine. 
Il faut dire qu’il fait chaud derrière cette grande vitre et j’ai si peur de perdre mes belles couleurs rose pastel.

Elles s’arrêtent, me regardent. Elles sont deux. 
La grande avec ses cheveux gris lui dit « Mais tu as vu c’est un Besançon, c’est du costaud, tu le garderas toute ta vie ». 

La plus jeune est dubitative. Elle n’ose pas le dire, mais  c’est quand même  un peu  ringard que d’acheter un réveil chez un bijoutier. 

Nous sommes au tout début des années quatre-vingt ;  la consommation s’ouvre au monde et  c’est tellement mieux de prendre la voiture, d’aller en ville et de pénétrer  dans un ces nouveaux temples qui offrent tellement de modèles. Comme un grand prêtre  Toltèque face à un parterre d’esclaves prêts au sacrifice,  choisir sa victime,  dire à cette multitude « Toi, là- bas, c’est toi que j’emmène ».

Mais comme toujours la plus jeune sait que la plus grande a raison, même   si elle hésite, car elle sait que l’achat est trop couteux pour elle, trop couteux pour  un si petit objet sans option ;  elle se soumet à son choix. 

Et c’est là que NOTRE  histoire commence.  Et quelle histoire ! 

Vous imaginez un peu, au moment où je vous parle, cela fait trente-six ans que nous partageons notre vie.
Jamais je n’aurais imaginé cela, le jour, où elle a posé son regard sur moi. 

Il y avait l’autre le « bleu marine » et moi « le rose ». 

Personne n’aurait parié qu’elle me choisirait. 

D’autant que la plus grande lui a dit « c’est plus joli rose, tu ne crois pas,  c’est plus joli pour une fille ». 
La plus jeune  ne voulait  pas lui faire de peine, elle le garçon manqué, ou plutôt la fille réussie.

Alors, oui, c’est joli le rose pour les filles, pour les garçons aussi, pour les pivoines, pour les macarons au parfum d’Ispahan, pour la poudre qu’elle pose sur ses paupières, pour la couleur d’un lac salé au Sénégal, pour  les fleurs de  nénuphars,  pour un ciel derrière une grande roue en baie d’Authie, pour les cabines de plage qui s’accrochent à tous vents, pour les joues  émues et pour les joues de l’hiver. 

Quelle belle couleur le Rose.

Le rose cela peut-être aussi terrible, comme  un lac salé au Sénégal pour ceux qui récoltent le sel, comme la grande roue qui s’arrête au bord de la baie d’Authie pour l’hiver,  comme les fleurs des pivoines qui tombent après la floraison, comme les nénuphars que plus personne ne regarde et comme les joues des enfants que l’on moque.

Mais  elle m’a choisi et c’est le petit oiseau qui symbolie mon  fabricant français, qui a emporté son choix.
Un oiseau pour lui chanter le passage des heures, un petit étourneau migrateur pour  l’accompagner dans le temps qui passe. 

Pourrait-il rivaliser avec la voix suave de Barry Gibb pour réveiller son sommeil ? 

J’avais peur.  

L’horloger ma délicatement sorti de sa vitrine. Les autres me regardaient, silencieux,  un peu envieux,  sans doute. Je les comprends tellement. 

Il m’a posé sur le comptoir,  a fait ma réclame,   m’a retourné dans tous les sens, a tourné  les petites molettes dans mon dos pour lui démontrer à quel point  j’étais docile aux changements d’heure. 
Il a vanté ma robustesse et puis… le moment fatidique est arrivé :  
« Chère Madame, vous allez écouter sa sonnerie, tout en délicatesse ».
Je savais à ce moment-là que tout pouvait basculer.

Je la regardais, la plus jeune, du coin de l’œil. Il a réglé ma petite jambe  sur  l’heure de la boutique et a poussé le clapet qui devait me donner le signal  pour chanter. 

Et là, j’y suis allé de tout mon cœur.
Je voulais tellement la convaincre de m’emporter avec elle.  

J’ai réussi mon audition sans fausse note. J’étais épuisé car elle avait hésité ; et vas-y que je pousse le clapet, et que je le remets, que je le repousse de nouveau. Elle voulait être certaine. 

Ce n’est pas rien quand même de choisir un compagnon pour la vie. 

Elle a souri, a regardé la plus grande à cheveux gris et lui a dit «  il est super, c’est bon c’est celui-là que je prends ». 

J’ai poussé un grand ouf de soulagement. 

J’allais enfin quitter la vitrine de l’horloger ! 

Il m’a placé délicatement dans ma boite en carton. La plus grande a demandé un paquet cadeau et elles sont sorties toutes les deux dans la chaleur de l’été. Il faisait beau,  le mois de juillet  s’étirait dans ses derniers jours.  

Ce n’est pas rien que de raconter une  première rencontre. 

Depuis tout à l’heure, le grand  oreiller joufflu me regarde du coin de l’œil… Il tend un coin de son enveloppe en grimaçant. 

Il voudrait savoir ce que je radote.  

Il n’aime pas que je bavarde à  tout va  dans le silence de la chambre. 
De sa hauteur, il passe ses journées à nous scruter depuis sa tour de contrôle calé dans son lit. 

Il préfère que je fasse ma gymnastique des heures en silence. 

J’étire mes deux longues jambes fluorescentes sur les minutes et sur les heures qui défilent. 

Je sais qu’elles ne sont pas de taille identique, que j’ai une jambe plus courte que l’autre. 

Mais qu’importe, c’est pour faciliter  ses répères  pour la lecture du temps dans la nuit. 

Quand elle se réveille, il suffit qu’elle regarde ma grande aiguille, pour lui donner l’envie de se lever ou de se rendormir. 

Tiens Toto, Toshiba, l’ancien est toujours là. 
Il roupille dans un coin. Je me marre car il n’est même pas branché. 
Depuis qu’elle l’a retrouvé, il y a quelques semaines dans le grenier, il attend qu’elle se décide à l’installer. Il doit partir rejoindre la cuisine et cela risque d’être un choc pour lui. 

Vous imaginez s’endormir à l’époque de John Travolta, des paillettes, des excès de vitesse, de la fumée des gitanes   et  se réveiller soudainement  au milieu des fumées d’encens, à écouter les concertos pour clarinette,  avec un permis à point qui n’en comporte plus que six. 

Ma petite aiguille s’affole,  celle des secondes.  
J’ai le cœur qui bat vite. Et si elle le préférait à moi… 

Si elle le réinstallait près de son lit..et si elle décidait de me  reléguer au grenier. ..Et si,  et si,  et si…

Alors, je tends mes petites jambes  comme un soleil. 

Je fais le beau, le fier, je la réveille en douceur. Je prends ma plus belle tonalité, je fais chanter le petit étourneau dans le silence de ce qui est encore la nuit.   

Il est cinq heures. Mon grand écart lui  dit « Et si on allait voir le Monde  » 

Elle baisse délicatement mon clapet . Elle regarde Toto Toshiba et lui  dit
« Il est temps pour toi de rejoindre la cuisine pour me donner les nouvelles du matin ».

Je  suis rassuré et je suis soulagé aussi pour Toto, car j’ai un peu honte de l’avouer, mais à un moment j’ai tellement souhaité qu’elle se débarasse de lui, qu’elle le dépose dans le grand bac, celui à couvercle jaune. 

Tiens un vol d’étourneaux par centaines traverse le ciel, rasant le toit des maisons. C’est beau ! 

J’entends Toto à côté qui murmure les nouvelles. Le pauvre il est bloqué sur le 11 et le 15, mais il a gardé sa belle voix seventies.
Le ciel se teinte de rose dans ses premiers rayons du matin.
Le moment est doux. 

Le petit moine de Birmanie porte  son offrande en silence. 
Tous les deux nous sommes posés sur le tabouret de  « M » , celui de Madina la Béninoise,  la somptueuse africaine avec ses multiples  anneaux  précieux entourant ses orteils dorés.

Le siège ajouré en damier nous a rejoint un jour au retour de son voyage sur le lac Nokué à Ganvié. 
Assise avec Madina, elles refaisaient le monde, partageant  le même verre d’alcool de Palme. 
Au moment de son départ M a déposé le tabouret  dans la pirogue qui la ramenait de l’autre côté du port. Il  portait encore les traces de peinture rouge et verte de sa maison  sur piloti. 
En s’agitant dans son pagne  de Wax coloré, droite  dans toute son  élégance, elle criait en agitant les bras : « A chaque fois que tu t’assieras sur ce siège, tu penseras à moi, à ces verres partagés. On se reverra, ici au Bénin, au Nigéria, il y aura toujours une place pour toi ! ».

C’est ce qu’il nous a raconté. 

A nous trois nous voyageons. 

Le petit moine en équilibre sur sa fleur de nénuphar nous raconte le temple d’or de Mandalay, là où il a été sculpté, et le tabouret de Madina,  la navigation des barques qui glissent  sur les eaux silencieuses de la lagune. 

Moi, je n’ai jamais quitté la France, mais je leur raconte les forêts accrochées à la douce montagne, le tac-tac-tac des  pic-verts et les torrents vigoureux .   

Tiens le vol d’étourneaux a fait demi-tour, il repasse dans le ciel maintenant gonflé de nuages. Toto est toujours bloqué sur le 11 et le 15.

Nous rions de joie en notre fort intérieur. 

A nous la liberté, nous sommes les Utiles, les Immobiles, c’est ce que les humains croient.