La maison qui m’abrite n’est pas bleue, elle est de briques et pas vraiment à San Francisco. 

Pourtant, quand je pars le matin, je remonte la rue en pente douce qui mène à la mer, et je ne peux m’empêcher  de revenir à ces rues que j’ai arpentées il y a si longtemps dans la cité de Harvey Milk. 

Il y a des lieux qui vous habitent et s’accrochent avec ténacité à votre mémoire. 


San Francisco fait partie de ces lieux uniques. 

Ce voyage assumait la transition entre une ville peuplée des courses poursuites  des gangsters élégants, héros des séries télé de mon enfance et les grands parcs américains du Grand Ouest. 

Leur beauté me submergeait au point d’en oublier que la terre rouge et les compositions rocheuses étonnantes-, avaient été le théâtre de la disparition d’une culture et de peuples dignes,  capturés dans l’objectif d’Edward Curtis. 

En remontant ma rue aux allures de la city of the baya, je pensais aux Hopis cachés dans leurs pueblos, apeurés par la bêtise et la cruauté des Hommes. 

L’arrondi de la montée ralentit le rythme de mes pas ; il accentue, l’envie, l’attente et la découverte.

Ce n’est qu’une rue de bitume, grise et déserte, bordée de  maisons sans âme. 
Je croise le grincheux avec ses deux chiens, la veille dame un peu paumée…et personne d’autre.

Pourtant, la possibilité de la mer est bien là, là-bas tout au bout, juste derrière la pente douce. 
Elle me fait presser le pas. Comment est la mer ce matin ?

Je ne me lasse pas de regarder et de raconter la mer, moi la fille de la terre. 

J’envie les ancêtres maritimes, les généalogies peuplées de ces pêcheurs courageux qui affrontaient les mers d’Islande, la peau tannée par le sel marin des grand-mères bretonnes. 

Mes ancêtres étaient de la terre, leur  voyage ne dépassait pas la distance des villages voisins, des fêtes annuelles. 

Cet enracinement m’a donné l’envie de voyage. Il m’a donné aussi l’envie plus tard de rester car il y a toutes sortes de voyages.

La couleur de la mer n’est jamais décevante, quelle qu’elle soit : reflet du ciel qui la recouvre,  force du vent qui agite ses vagues, dynamique de la lune qui anime ses marées.

De la mer, je ne connais que sa ligne du lointain… et je rêve un jour de partir au-delà dette délimitation, celle qui sépare le sable de l’eau, le ciel de la mer. 

Ce matin,  une étendue silencieuse comme le confinement qui  nous retient. 

Un glacis sans reflet où  même les traces animaux de la nuit ont été balayées par le vent.

Le désert blanc, océan d’infini de particules de sable,  mobiles, chahutées, ne respire plus que d’un souffle doux et discret.  

Pas de char à voiles, de cerf volistes aux couleurs chatoyantes, de kyte-surf pour casser  le trait du lontain. Aucun brouhaha touristique, ni ronronnement de moteur de ceux qui se garent en bord de mer et ne prennent pas la peine et le temps  de descendre de leur véhicule. 
Derriere leur grand pare-brise ils scrutent l’horizon  heureux du privlège d’avoir été amenés jusque-là.

Au spectacle unique  de ce matin,  le blanc s’étale sans mouvement, sans forme mouvante pour animer le ciel tout aussi statique. 

Les heures défilent dans un temps trop dense pour m’amener vers cette fin de journée. 

Je remonte  chaque jour cette rue bordée des maisons  nommées. 

Cette routine pourrait paraitre banale, mais au diapason de mes courtes escapades, elle offre sans contrepartie, l’assurance de retrouver chaque jour  la belle  ouverture sur le monde.  

Au rendez-vous des crépuscules, dans la finalité du jour, au bout d’un horizon marin, il y a toujours la perspective d’un départ, d’un voyage. 


Attraper au passage un grand bateau imaginaire,  être en partance.  

Nul besoin de réservation,  de billets, ne rien faire,  regarder, ressentir,  se regarder en s’imaginant dans une posture immobile ;  un point minuscule au mileu d’un monde qui tourne  depuis la nuit des temps.  

Et surtout se remettre à sa place, dans la juste  modestie du monde. 

Ici, le ciel n’est pas rien, il emmène sous sa voute chargée de nuances,  les prétentions, les querelles, les faiblesses. 

Il fait qu’un petit point  se sente  appartenir à  la mélodie du monde.