Le soleil est si fort que j’en oublie que ce ne sont pas les vacances.  

Le silence est partout dans la rue qui remonte vers la mer. Un  silence de dimanche après-midi, de juste après le repas, de bruits étouffés de vaisselles qui se nettoient dans les cuisines des cuisinières du dimanche. 

Aujourd’hui, dimanche de Pâques, la plage devrait être recouverte de cerfs-volants, piétinée, ponctuée par des centaines de  touches colorées de parasols, de mouvements en tout sens. 

La plage se devrait d’être une fourmilière, chargée de l’activité pré-estivale et touristique, dont doit se parer toute station balnéaire digne de ce nom.  

Vide. Vide de tout mais pas de silence. 

Une blancheur aveuglante, sans fin ;  même la ligne d’horizon a du mal à trouver sa place dans cette composition monochrome.

La  plage est  vierge à l’exception des traces des animaux qui s’y aventurent la nuit. 
Toujours les mêmes ?

Les traces sont chaque jour différentes, balayée entre chacun de leurs passages par le vent.

Le sable est trop blanc, trop dense. Il m’aveugle. 

Quelle idée d’être sortie à cette heure de la journée, et pourtant quel étonnant privilège. 

Depuis combien d’années cette plage de bord de mer n’a pas été foulée, ne serait-ce par le pied d’un  seul promeneur ou d’un baigneur isolé. 

Etrange impression d’être dans un autre temps, d’avoir emprunté  la machine d’un savant fou qui m’aurait propulsée dans le passé.  

C’est fascinant et inquiétant aussi. Vers quelle destination inconnue va notre monde et l’Humain 

sera-t-il assez surprenant pour  modifier la course folle dans  laquelle il s’est engagé. 

J’ai tant attendu ce jour de grande chaleur, le soleil brûlant sur les bras découverts, les nus pieds qui affichent des orteils qui respirent le dehors ; et pourtant je n’ai pas envie de traîner sur le bord de mer.  

Trop de lumière. Je préfère les aurores qui sont plus douces à mon regard. 

Je préfère les volets fermés sur le beau temps, les volets de la sieste, de la douce fraîcheur et de la pénombre atténuée des rideaux tirés sur le soleil. 

S’allonger pour le plaisir, sans être pris par le sommeil et l’obligation imposée de dormir selon 
le rythme social des jours et des nuits. 

Fermer les yeux, retrouver un sommeil doux, loin de celui de la nuit sous les ailes déployées des corbeaux. 

La sieste est un bonheur dans la semi-pénombre d’une journée ensoleillée. 

S’allonger à ne rien faire et regarder ;  être attentif  avec assiduité à la lumière, la regarder s’allonger lentement au fil du temps, les ombres et les lumières se mouvoir de mur en mur au gré des heures qui passent. 

Lire. Le livre est le meilleur compagnon qui soit. 


Nul besoin  de politesse, de présentation pour entrer en intimité avec les personnages. 

En une page me voilà en bonne compagnie ou en mauvaise selon l’histoire qui veut bien m’être racontée. 

Il y a des livres qui vous habitent, dont les personnages sont si attachants que lorsque la dernière page a été tournée, on se sent orphelin. 

On ressent alors la même tristesse que celle éprouvée  sur un quai de gare, lorsque le train  disparaît, au loin, emportant avec lui un être cher. 

S’allonger pour le plaisir, sans être pris par le sommeil et l’obligation imposée de dormir selon 
le rythme social des jours et des nuits. 

Fermer les yeux, retrouver un sommeil doux, loin de celui de la nuit sous les ailes déployées des corbeaux. 

La sieste est un bonheur dans la semi-pénombre d’une journée ensoleillée. 

S’allonger à ne rien faire et regarder ;  être attentif  avec assiduité à la lumière, la regarder s’allonger lentement au fil du temps, les ombres et les lumières se mouvoir de mur en mur au gré des heures qui passent. 

Lire. Le livre est le meilleur compagnon qui soit. 


Nul besoin  de politesse, de présentation pour entrer en intimité avec les personnages. 

En une page me voilà en bonne compagnie ou en mauvaise selon l’histoire qui veut bien m’être racontée. 

Il y a des livres qui vous habitent, dont les personnages sont si attachants que lorsque la dernière page a été tournée, on se sent orphelin. 

On ressent alors la même tristesse que celle éprouvée  sur un quai de gare, lorsque le train  disparaît, au loin, emportant avec lui un être cher. 

Quand je repose mon livre, le temps  a emporté avec lui des pages et des pages,  et les centaines de mots qui les couvraient. Les mots des carnets de Goliarda Sapienza…

Il y a des mots qui portent dans leur assemblage honnête et sensible, l’évidence de ce qui ne peut être formulé par beaucoup d’entre nous. 

Ils nous ramènent à l’humilité qui devrait être la nôtre et qui doit pas nous faire oublier tous ceux qui nous ont précédé et ont participé à la composition de l’être que nous sommes. 

La lumière a changé, moi aussi sans doute un peu en lisant ces dernières pages. J’ai emmagasiné les sensations d’une autre, les pensées d’encre de cette femme d’une sensibilité courageuse. 

Travelling avant sur l’étagère, des livres et des objets qui doivent rester à porter de regard, pour ne pas les oublier. 

 Je ne suis pas différente dans ce monde des autres humains qui courent.  

J’oublie souvent la respiration de mes pensées, de prendre le temps de me poser, de me remémorer l’essentiel, l’humus accumulé de jours en jours et qui constitue le socle de mon arbre de vie. Gros plan sur  la  pile de livres gardée par deux statuettes de bronze provenant d‘un autel d’Abomey et offertes par une reine d’Afrique.  


Il faut gravir le monticule de papier, dépasser les première strates dédiées aux arts d’Afrique pour rejoindre « L’oreiller d’herbe » de Soseki… je suis au Japon, je marche sur les chemins bordés de cerisiers en fleurs,  au côté d’un peintre d’Edo au trait poétique… 

Je continue à gravir  la colline de livres… de nouveau Golardia Sapienza  et « L’art de la joie »…il y a des livres qui effraient, qui vous embarquent dès les premières pages comme une frêle embarcation sur un océan dans la tempête.

J’ai conservé plusieurs années auprès de moi ce livre offert par Coco sans réussir à dépasser le premier chapitre… attendre le moment… un jour peut-être… et puis c’est arrivé, et j’ai pu enfin parcourir au côté de l’héroïne Modesta, les routes de Sicile… quel chemin chaotique et rebelle… 

Tout en haut de cette pièce-montée de mots empilés,  « La panthère des neiges » …

Ode à la solitude et au plaisir d’attendre ;  hymne à la vertu qui justifie que l’exception vaut la patience et impose le respect. Livre à contresens de la conquête.

Livre d’humilité d’un homme qui retrouve dans la solitude le sens de sa présence sur terre et le respect de ses égaux des règnes animal, végétal et minéral. 

Tout en haut de ce cairn,  un caillou bleu… ou l’histoire de Frédéric Clément,  petit poucet d’un jour qui avait dissimulé, il y a plus de trente  ans dans Paris, des cailloux aux couleurs d’or et de son bleu fétiche… j’ai découvert le mien derrière une statue du Grand Palais… petit poucet semeur de rêves.

Virage sur la droite. Le visage recouvert de kaolin d’une jeune fille Punu du Gabon et Momo, le masque inconnu avec sa tête en forme de noyau de pêche.

Si on y prête attention, un petit œil de pâte de verre au pied de la Punu, trouvé chez un fabricant de statuettes sacrées du Temple d’or de Mandalay. 

La photo de Ma petite gare, devenue la petite gare d’Olivier. 

Un joueur de Djembé qui s’est fait la malle, car il en avait assez de faire la marionnette sur un masque Gélédé du Bénin. Il est maintenant assis confortablement sur un livre de proverbes 
(on n’est jamais assez sage) et un livre de photos d’Edward Curtis : quel trône pour un petit personnage de bois qui a échappé à l’abandon dans  le fond de l’atelier  poussiéreux du sculpteur de masques de Cové. Je me demande quelques fois s’il ne serait pas mieux d’être restée là-bas, près de la forêt aux arbres géants, à écouter le chant des insectes à la nuit tombée.

On accentue le pas de côté, une photo de Rémi à Avignon, sur les marches du Palais des Papes… à courir de salle en salle pour s’émerveiller des histoires jouées sur des scènes improvisées et éphémères. 

Deux livres plantés en fond de décor : « che figura »  glissé dans une enveloppe par Amélie N. à destination du perroquet vert et « L’excentric City » , théâtre d’ombres à déplier au gré des lumières du soir, déposé par Menou. 

Et pour finir la visite de cette étagère magique, trois petits ouvrages recueils d’immenses talents : un carnet de Claire qui nous emmène sur les routes de la soie, le tout premier livre de Folon « Le porte-manteau », le livre que j’aurais aimé écrire et dessiner «  Lou et l’Agneau » de M.B Goffstein glissé dans un coin de mon oreille par Miss Pompon. 

Je prends le temps, de les regarder, posés mais vivants. 

C’est magique : il me suffit de leur jeter un simple regard et ils m’embarquent dans le merveilleux qui les compose. 

Ils portent l’amitié de ceux qui me les ont offerts, ils sont marqués du sceau du voyage ou d’un imaginaire transposé par un simple trait d’encre ou  d’un pinceau imprégné de couleurs.

L’imagination de ceux qui les ont dessinés, sculptés ou écrits a fait l’école buissonnière du cœur pour combler ceux auxquels ils étaient destinés.

J’ouvre le volet, le soleil est toujours là, rond comme un citron… le moment est approprié pour faire une citronnade. 

Trois citrons,  une petite poignée de sucre (celle d’un enfant est parfaite), un litre d’eau et un mixeur. 

Mettre au frais ou ajouter des glaçons. 

C’est tout simple et tellement délicieux..

C’est aussi et surtout beaucoup plus raffiné que d’ouvrir une bouteille en plastique contenant un sombre mélange soit disant désaltérant.

Prendre le temps de presser des citrons.  Je prends le temps de les regarder,  de les tenir dans ma main, de les sentir. 

Je ne sais pas d’où ils viennent. C’est dramatique. Je ne connais leur histoire. 

Ils vont m’offrir le meilleur d’eux-mêmes et je ne sais même pas d’où ils viennent. 

Je les regarde, je m’interroge. 

Je revois les citronniers en hiver près du théâtre antique de Taormine, ouvert sur la mer ; je sens les citrons  de mai en Andalousie près de Cordoue ; j’entends dans le marché du Caire le bruit des roues de charrettes débordantes de citrons ;  je goûte ma première citronnade à Lomé avec mon amie des terres rouges.  Je ressens encore sur ma langue l’acidité des citrons de Taïba près de Fortaleza… et je ne sais pas d’où viennent les citrons  que j’ai achetés avec légèreté et inattention ce matin sur le marché.

Je me suis juste attachée à vérifier qu’ils étaient nés de l’agriculture biologique. 

J’ai pensé à ma personne et je n’ai même pas prêté attention  à celui qui, quelque part dans un coin du monde, avait pris le soin et la peine de les cultiver.  Je n’ai vu ni le citronnier, ni la main du cueilleur,  je n’ai pas entendu le bruit du vent dans les feuilles du citronnier, ni imaginé le voyage qui a apporté ce précieux fruit jusqu’ici. 

J’ai considéré que ces citrons étaient une évidence qui m’était due.Ne pas oublier que cette citronnade est un cadeau précieux né du voyage d’un fruit né dans un pays lointain qui n’est pas le mien…