Ils sont rangés bien sagement en ligne, collés les uns contre les autres. Ils n’ont jamais été aussi nombreux. Il n’en revient pas : mais où sont passés les gourmands ?

Bien à l’abri du soleil, dans la boutique au rose délavé, stores déployés pour les protéger de la chaleur, 
Jean-Michel  attend en compagnie de la douce odeur chocolatée. 
La boutique d’un chocolatier c’est  tellement rassurant.

Il y a des hommes qui sont capables de miracles et en cette période pascal, ce n’est vraiment pas étonnant. 

Quel étonnant voyage que celui du cacao.

Celui de ce chocolatier a commencé dans une cabosse de cacao, au-delà des mers, pas la mer d’ici, non, les mers qui nous séparent du grand continent Africain, près de l’Ile de Sao Tomé au large du Gabon. 

Comment imaginer que de la fermentation malodorante d’une fève, puisse émerger un parfum aussi doux et envoûtant, à  l’identique d’une chrysalide informe qui laisse émerger un papillon élégant et somptueux.

Je vois le grand sac de jute contenant des kilos de fèves s’embarquer dans un container d’acier en fond de cale de l’un de ces immenses bateaux. 

Où a-t-il débarqué ? au Havre sans doute pour rejoindre sa destination finale  au cœur de la vallée de la Course. 

C’est au prix de ce voyage que les fèves d’or ont pu rejoindre l’atelier du chocolatier.

Il faut aimer les histoires, et avoir gardé son âme d’enfance pour réussir à faire naître au monde tous ces animaux joyeux qui  feront le régal des gourmands. 

La porte de la boutique n’est pas automatique et c’est un plaisir d’entrer. 

La porte est lourde, grince un peu. On pénètre ici avec la certitude de ne pas y être venu par hasard. 

Il faut être amoureux, du bon et du beau. Il faut être GOURMAND, pas avide de sucre mais vraiment gourmand.

La boutique est minuscule et derrière son comptoir Jean-Michel le chocolatier a l’air bien sérieux. 

Ici pas de place pour des kilomètres de rayons où s’entasseraient des œufs géants qui ne font plus rêver.

Le chocolat est une affaire de professionnels et on le respecte ! 

Aujourd’hui ils sont tous là. Ils attendent qu’un regard les choisisse et qu’une main les emporte pour les mener jusqu’à un joli jardin. 

Les poules aguicheuses tendent le bec,  les poussins dodus se balancent, les oeufs s’affichent  ornés de leur plus beau ruban, les lapins tendent leurs oreilles pour dépasser tous les autres,  quant aux cloches elles encombrent de toute leur corpulence l’étagère délicieuse.

Chacun renferme ses trésors, des petits poissons de chocolat, des œufs gorgés d’une liqueur douce et sucrée.

Comment choisir, comment élire celui qui partira dans mon panier ? 

Ils étouffent dans leur papier transparent : « on veut sortir, on veut respirer le bon air, celui du printemps, on en a assez d’être ici au chaud à attendre. On veut participer à la grande course des jardins, nous cacher, jouer dans les herbes, c’est notre rendez-vous annuel avec les enfants ».  

J’ai envie de tous les adopter, de les embarquer.

Je suis envoûtée par le parfum de cacao qui imprègne chaque coin de la boutique. 

Deux petits becs rouges se tournent vers moi. C’est décidé, les poussins, venez, on y va !

Bien calés dans un sac de papier multicolore orné d’anses de fils tressés, ils sont prêts pour leur voyage. 

C’est qu’il n’est pas question de les malmener.  Ils doivent  arriver à bon port, être chouchoutés jusqu’au jour J. 

-« pourvu que le jardin soit bien »

-« et tu crois qu’il y a des herbes hautes ? » 

– «  j’espère qu’il n’y a pas un chien là-bas, sinon on est cuit ! »

– « et tu as écouté la météo ce matin, il va faire chaud ?»

– «  oui mais tu oublies que nous sommes au bord de la mer, alors la petite brise va nous faire du bien »

– « moi j’espère que je vais tomber sur un amateur de chocolat qui va me déguster à ma juste valeur  »

– «  quel poussin prétentieux, tu as vu à quoi tu ressembles «  

– « quoi, elle te plaît pas ma coquille sur la tête ».

– « désolé pour toi mais bon c’est que… tu es juste un peu démodé « 

– «  hey le lapin origami, on n’a pas demandé ton avis ; tu te prends pour quoi ! je te rappelle que tu ne sors pas d’un musée d’art moderne, tu es un simple lapin en chocolat, comme nous. Alors tais-toi ! »

Ca n’arrête de jacasser dans le sac en papier. 

Arrivée en douceur. 

Le jardin est prêt à les accueillir ; l’herbe est haute et grasse, des multitudes de fleurs violettes sont arrivées dans la nuit pour parer du plus bel effet ce jardin de Pâques.

La lumière est parfaite, transparente, les cloches sonnent. 

Elles partent, elles reviennent, je ne sais plus trop, comme elles, nous sommes tous un peu désorientés cette année.

Avec leur ailes d’Anges, elles virevoltent dans les airs c’est certain… retrouver  la douceur de ce souvenir merveilleux où les doigts impatients foulaient les buissons à la recherche du plus fabuleux des trésors.

Ne pas devenir  trop triste et se laisser porter encore une fois, ne serait-ce que l’espace d’un instant, par le merveilleux des histoires  et des contes.