Il suffit de me regarder, et ce même de loin, pour tout de suite constater une évidence : je suis moche. 

Je les entends,  passer à côté de moi. Leur main hésite, ils me reniflent, mais ils ne m’emportent pas. 

J’aurais bien aimé être rond, doux, rose ou couleur de lait, parfumé de fleurs, j’aurais aimé, tant aimé… j’aurais tant aimé, oui… mais il n’en est rien et je ne peux rien changer à ma condition. 

Il m’a bien fallut l’accepter ; il y a les rèves et il y a la dure réalité qui met en évidence que  je ne ressemble en rien à ce que l’on peut attendre de quelqu’un comme moi.  
La seule chose qui me sauve c’est mon authenticité et encore pour les amateurs éclairés. 

Je suis carré, mes lignes sont imparfaites,  mes aspérités me désservent, et le sceau de mon fabricant avec son écriture lointaine ne fait pas ma réclame.

Je ne parle pas de mon parfum  qui manque de subtilité,  agressant les narines des humains confites aux savons superficiels et autres gels douches uniformes. J’admets que les effluves fleuries, d’amande et de  musc, qui les caractérisent n’ont rien en comparaison avec  ce parfum presque désagréable que je dégage.  

Mais, leur perfection   ne porte aucune histoire, sauf celle d’être nés  sur une chaine de fabrication qui n’a jamais vu de près la main de l’Homme.

Je suis moche, moche, moche… et  si souvent délaissé car personne n’ose m’approcher, s’intéresser à moi…  Je m’en désole et je ne peux me confier à personne. 
Je suis un Immobile et la loi du silence  s’impose à moi, comme aux autres. 

Comment je suis arrivé ici au bord de cette mer couleur d’opale ? 
Comment j’ai quitté les ateliers des grands maîtres d’Alep  ?

C’est un long chemin posé au hasard par les humains qui ont décidé pour moi de ce que serait de mon destin.

Je suis né par un après midi de chaleur torride au fond d’une arrière cour. 
Des hommes buvaient du thé en bavardant à l’ombre d’une vigne vierge.

D’autres s’activaient à l’intérieur manipulant avec force une pâte d’un vert tendre qu’ils déversaient dans des réceptacles immenses de plusieurs mètres de long. 

D’autres chaussés de patins lissaient de tout leur  poids, patinant et balançant leur corps sur notre masse alanguie. 


Mon maitre est arrivé et il m’a séparé des miens par le tranchant d’une lame affutée.  
Dans la chaleur étouffante du pays où je suis né nous n’opposions aucune résistance.  

Je suis devenu un cube.

A peine le temps d’apposer le rond de son sceau sur mon corps ramolli par la chaleur, et j’étais envoyé dans une  cave sombre et sèche. Serrés les uns contre les autres, notre belle couleur s’amoncelait sous les voûtes de la batisse ancienne. Nous étions alléchants !

Combien de temps sommes-nous restés là, à attendre un hypothétique départ ? 

Je ne saurais pas le dire. Plusieurs mois, c’est certain. 

Un jour, une camionnette est arivée et m’a emporté. 

Je me suis regardé au moment où je montais dans le véhicule à ciel ouvert et j’étais désespéré. 
J’avais perdu  la belle couleur  de ma robe verte d’olive et de laurier, pour devenir une sorte de cube  marron. 

A travers les  interstices de la caisse de bois, j’ai tout juste eu le temps d’apercevoir la grande et somptueuse mosquée ; nous avons dépassé l’hôtel Baron  qui ne conserve de Sir Lawrence d’Arabie que l’ombre d’une histoire vaine, et des dentelles d’Agatha Christie sa recherche d’inspiration. . 

La camionnette s’est arrêtée un peu plus lolin débarquant certains d’entre nous vers une des grandes boutique du souk. 

Les cubes ont été entassés sans crainte du soleil, les uns sur les autres à la vue des passants.

Quant à moi, je suis resté au fond de la camionnette avec quelques  autres. 

Nous n’avions pas été choisis.

Notre destination était l’inconnu. 

Quand nous sommes arrivés  dans le grand entrepot, j’ai compris que j’allais quitter ce pays.

 C’était mon premier renoncement. Fini les rêves  de hammam aux coupoles de verres laissant passer la lumière.

Mon destin me refusait les vapeurs  qui ramollissent les sens, les lumières qui filtrent les rayons  pudiques sur les formes,  les effluves des bains d’Orient qui accompagnent le chuchotement des confidences des femmes. 

Je ne connaitrais jamais le bonheur de me frotter au gant de crin, la pression des doigts musclés des masseuses énergiques, ni la fulgurance de m’user par un rituel de toilette mille fois répétés. 

Je ne connaitrais pas le contact des peaux couleur d’or et de caramel.

Je commençais vraiment à me tasser, à me dessécher sur place ; j’avais de plus en plus  l’air rabougri quand   ils sont  venus enfin nous  chercher et qu’ils nous ont tous embarqués.

J’ai vu s’éloigner la grande citadelle dans les ocres d’une fin d’après midi, les marchands ambulants de pistaches se bousculaient dans les dernières lueurs du souk, les vendeurs de Falafel  alpaguaient les passants en les alléchant avec leurs cornets remplis de boulettes d’or. 

J’ai été emballé une première fois dans un carton plié qui affichait la couleur : « Made in Syria ». 
Telle est ma destinée, celle qui vente les bienfaits d’un savon ancestral.

Après un long voyage, on nous a débarqué avec les autres mais cette fois-ci la petite camionnette à  ciel ouvert avait été troquée contre un énorme camion bâché.  

Nous avons roulé longtemps dans le silence et il y a quelques jours seulement nous avons atterris ici. Qu’est-ce qu’il fait froid !

Une main m’a attrapé. Une main fatiguée, une main qui devait aller vite pour respecter les cadences.  Une main qui se devait de disparaître avant l’arrivée des premiers clients. 

Le jour s’est levé, le soleil était pâle. Alors, j’ai attendu qu’une autre main me choissise, une main curieuse, une main qui ne serait pas rebutée par mon aspect grumeleux. 

Je suis le Quasimodo des  savons et j’attends mon Esmeralda qui saura, au-delà de mon apparence reconnaître la pureté de mon cœur.

Ce que nous ne savions pas encore, c’est que nous avions rejoint un univers étrange  où les Hommes se rassurent uniquement par l’uniformité d’un monde lisse. 

Il faut de la persévérance,  accepter le contact de me coins anguleux et  laisser, à force de lavage, le temps m’arrondir au fil des jours. 

Il faut laisser agir le charme  des huiles bienfaitrices extraites des oliviers arrondis à flanc de colline.  

Pour les élus, ceux de la patience, ceux qui cheminent au-delà des apparences, la récompense de la douceur et de la beauté s’offrira sans retenue. 

Mais comment l’expliquer, comment me vanter alors même que personne ne fait attention à moi. 

Je dois rester au garde à vous, posé tout en bas sur le dernier rayon de l’étagère. 

Je suis moche et je n’ai pas le droit  d’avoir la place de choix à hauteur de regard des clients. 
Tiens d’ailleurs c’est plutôt des clientes qui déambulent dans les rayons. 

Il faut que j’arrête de me plaindre car cela aurait pu être pire. 

Imaginez un peu, bloqué tout en bas à hauteur de roues de caddies à subir leur crissement métallique. 

Ici au moins, il y a une petite musique d’ambiance et celles qui déambulent au milieu du magasin prennent leur temps. 

Il n’empêche que je ne sais vraiment pas comment faire pour attirer l’attention. 

Tiens, elle arrive, s’arrête, me regarde, me retourne tête en bas, me scrute, m’examine et se décide. 

Je suis CHOISI !

A peine arrivé, elle me déballe. Mais qu’est-ce qu’il fait froid ici. 

Elle me porte délicatement près de son nez, respire mon parfum, ferme les yeux. Elle et moi nous ne sommes plus ici.  Nous sommes repartis dans la chaleur et les vapeurs d’un hammam,  à Dammas, Istanbul, Tripoli, Djanet, Pétra, Louxor, partout où l’on me retrouve

Elle me pose délicatement sur un poisson de faïence bleu de nuit. 

J’ai de la chance. En attendant ses visites du soir et du matin, je vais poursuivre mon voyage, poisson pilote  accroché au dos de mon nouveau compagnon.

Nous entendons le bruit de la mer, la force des marées et des vagues, nous regardons les nuages poussés avec vigueur par le vent. 

Surtout si un jour vous croisez l’un des miens, baissez votre regard tout en bas, là où nous sommes. 
Ne vous arrêtez pas aux  fausses évidences de notre aspect extérieur.  
N’oubliez pas de nous regarder et de venir à nous. 

Je vais glisser sur le dos de mes nouveaux compagnons, libérer les parfums du pays de ma naissance. 

Je suis de nouveau là-bas et ici et  je ne suis plus Immobile !

A moi la liberté !