C’est uniquement l’apparition de ce petit arbre isolé au milieu du rien, qui donne son sens à l’étendue  majestueuse. Elle  pourrait être considérée comme un banal champ et pourtant toutes les nuances de la terre  sont exaltées par le vide. 
Rien n’arrête le regard, aucune perturbation visuelle, la beauté à l‘état brut.

Il en fut ainsi pendant ces semaines à l’isolement  forcé de la nature.  

Les marcheurs ont disparu,  les  fumées de nos véhicules  ont fait place nette  pour accueillir les parfums les plus délicats, la pureté du ciel a perdu ses rayures, les nuages  ont pu naviguer en liberté dans l’immensité sans être bousculés par la course des avions. 

Les animaux  ont réinvesti les territoires qui jadis étaient les leurs ; ils n’avaient plus peur des Humains. 

La terre  et les Hommes en pause  ont retrouvé un équilibre de  bienveillance mutuelle. 

Les Hommes ont pris le Temps de s’arrêter. 

Dans notre isolement,  nous avons pris le temps de l’autre, de nos amis, de nos enfants, de la solidarité  envers les transparents, ceux que l’on ignore, nos voisins, les plus anciens, les empêchés de la vie ; nous avons rangé nos habitudes pour regarder et partager. 

Nous sommes devenus Audacieux ! 

Nous avons pris le temps d’écouter. 

Des troubadours  se   sont improvisés dans les cours d’immeuble, des concerts au bénéfice du plus grand nombre se sont partagés, des cours, des livres, des mots ont été offerts  pour le seul business du partage sans aucun retour imposé.  

Nous avons pris le temps de la parole. 

Nous sommes devenus Audacieux !

Nous aussi, nous avons arrêté d’avoir peur des Humains. 

Le temps de cette pause imposée, nous avons retrouvé le sens. 

Les couturières du dimanche ont mis en marche leur machine à coudre ; les tissus destinés  à un destin bien funeste, d’une malle  poussiéreuse ou d’un bac de recyclage,  ont ressuscité en des petits carrés de tissus multicolores offerts  dans le seul but de protéger  les connus ou des inconnus. 
Peu importe,  partager son savoir faire. 

Les Couturières sont devenues Audacieuses.

Nous avons pris le temps de l’imperfection au bénéfice de l’improvisation et sans aucune préparation nous nous sommes adaptés.

Nous avons arrêté d’être parfaits, d’être à la place et à l’heure exacte où nous devons être, celles qui ont été choisies pour nous. 

Nous avons accepté d’avoir les cheveux en bataille,  nous avons laissé tranquille les herbes  folles revenir dans nos rues. 

Des taches de verdure  sont apparues, un peu partout, sur le bord des trottoirs, dans les fissures du bitume. Elles ont enfin pu sortir de l’ombre.

Qui un jour a décidé que les herbes étaient mauvaises, que la ville devait leur être interdite ; qui a décidé des canons de cette beauté rectiligne, que la végétation urbaine se devait d’être parfaitement maîtrisée dans des parcs et jardins. 

Je regarde ce matin  mes pas posés dans la ville et  je perçois un paysage  différent. 

Ces oubliées sauvages  de bords de pas s’épanouissent en toute tranquillité. 

La ville leur a été rendue le temps de cette pause. 

Nous allons bientôt sortir de nos tanières et retrouver  le chemin du Monde.

Aurons-nous changé ? 

Ce matin, le jour se lève, comme à son habitude le soleil émerge de sa nuit des temps. 
Fidèle à son rythme immuable, avec une évidence oubliée,  il glisse par-dessus la ligne d’horizon avec une ponctualité sans défaut.

La délicatesse  et la douceur de ces premières lumières rosées  me mettent en joie.

Demain sera un jour différent. 

L’Homme va reprendre le chemin de sa liberté. 

Va-t-il réussir à échapper  au rythme de folie qu’il s’était imposé, va-t-il échapper au piège dans lequel  il s’était laissé enfermer, va-t-il accepter  l’imperfection et l’attente ?

L’Homme a-t-il appris le respect  et le partage pendant ces  deux mois de réflexion imposée ?

Ai-je moi-même grandi de ces jours,  immobile ?

Bien entendu,  au sortir  de ce moment entre chien et loup, le regard va se brouiller, la perception sera troublée par un trop fort éblouissement,  mais nous aurons le choix de devenir lumineux ou de rester dans la pénombre de nos habitudes imposées. 

Je rêve que nous autres les  Humains nous posions nos pas sur des chemins  intelligents.  
Bien entendu nous ne pouvons devenir parfaits mais nous pouvons essayer de conserver en nous les pousses qui ont émergées pendant ce printemps singulier. 

Retrouver le chemin du raisonnable et délaisser les autoroutes de la consommation à outrance. 

Adapter nos besoins à nos envies, à nos rêves et ne pas se laisser dicter ce que nous devons être. 

Ouvrir les portes des commerçants de proximité, soutenir les maraichers, ceux qui se lèvent aux aurores la samedi matin pour venir à la porte de nos rues animer nos marchés, feuilleter les livres sur les étagères des librairies, accepter d’attendre plutôt que de vouloir de suite, chasser  le clic virtuel au bénéfice de l’échange et du conseil réel, celui qui créé de la connivence,  prendre le temps de donner des rendez-vous, de se retrouver autour d’un verre ou d’un repas et pas uniquement  sur une page bleue qui fait défiler un flot d’informations  banalisées, échapper à la mode imposée  pour s’offrir des vêtements moins nombreux mais de qualité, s’offrir un marinière innusable, acheter un tableau, une œuvre  à un artiste inconnu qui nous accompagnera tout au long de notre vie et dont nous serons fiers car nous l’aurons choisie au diapason de notre sensibilité, redevenir libre, échapper aux canons de la multiplicité.

Regarder, écouter, être attentif  à l’autre, à tous les autres les inconnus et les immobiles et s’embarquer sur les flots azurés du  partage.

Nous avons été privés de liberté  de mouvoir nos corps mais pas d’émouvoir nos sens, notre réflexion. 

La porte va s’ouvrir et nous allons regagner le Monde.  

Les grognons et  les râleurs sont embusqués pour nous persuader que notre vie est un enfer dans ce pays privilégié qui est le nôtre, avec un seul mot porté haut et fort :  la garantie du pouvoir d’achat. .. garantie de pouvoir acheter beaucoup et n’importe comment.
Le bonheur se mesure à la capacité de commander et non plus à la capacité d’éprouver. 

Je pense à ceux qui ne sont plus,  qui ont été emportés, à ces milliers qui ne verront pas les belles lumières de ce mois de mai.
Je pense  à ceux  dont  le confinement n’est pas une parenthèse accidentelle mais le quotidien, isolés involontaires. 

Demain nous retrouverons notre liberté d’aller hors de nos maisons. Rendons sa liberté à notre cœur, à notre essentiel.
Ces semaines nous ont extrait de l’autoroute à grande vitesse sur laquelle nous roulions comme des forcenés. 

Nous sommes en vie  et cela doit nous mettre en joie. 

Mettons-nous en route sur un joli chemin de campagne, prenons notre temps , arrêtons-nous quand nous le souhaitons auprès de tous ceux qui sont chers à notre cœur. 

Et au diable si  l’on est verbalisé  pour excés de vitesse, si  notre coeur bat au-delà des limites autorisées.

Je rejoins mon Sahara du bord de mer.

Je sais que les taces des animaux ne sont plus là pour très longtemps. 
Elles vont disparaître sous les empreintes de pieds estivaliers et les serviettes de plage.   

Je regarde mes pieds nus qui avancent en liberté, la peau exposée au soleil. L’air est frais dans l’ombre des maisons et doux dans le rayon plein et doré du soleil.  
Quelle belle journée pour retrouver le Monde. 

Je croise un papier jeté au sol. Le premier depuis deux mois. 

Le vent la poussé là pour prévenir du retour des Hommes, sans doute échappé d’un lieu fraichement  libéré. 

Les mouettes rieuses se marrent bien…oui,  poisson d’avril les Humains, le monde va-rouvrir et si vous 
n’y prenez garde vous allez repartir  dans la même frénésie.  

Mais qu’importe, elles attendent leur pitance. Elles sont à l’affut,  depuis leur poste d’observation, elles guètent  la baraque à frites et ses cornets débordants qui laisseront s’échapper leur gourmandise convoitée avec avidité. 

Un parfum dans l’air, le premier, échappé du passage d’une femme à grande vitesse sur son vélo électrique. Mon odorat s’était habitué aux fragances de  l’iode et  des algues qui saturent l’air. 
Je m’étais habituée à ne plus être bousculée par celui qui avance plus et trop vite. 

Le sahara du bord de mer est devenu mien, non pas que je le possède, mais de l’intensité qui fût la nôtre dans cette complicité muette.

Mon Sahara reviendra à chaque marée offrir ses risées  douces au regard des lèves-tôt.

Ne pas oublier de regarder, de sentir, d’aimer,  de respecter, reprendre le chemin du toucher  sans crainte et surtout du bonheur qui est le nôtre, ici, d’être Libre.  

Devenir des voleurs de temps pour être en joie et réaliser nos rêves. 

Là est notre nouvelle chance, celle de clarté.

Demain, les petites cabanes du bord de mer vont revenir ponctuer le sable de ses couleurs acidulées.
J’ai hâte….