Ne soyez pas étonnés, aujourd’hui c’est moi qui prends la parole.  

Oui, je sais vous allez dire qu’un chien ne parle pas ! et qu’il peut encore moins écrire avec ses pattes, mais bon, celle avec qui je vis (elle n’aime pas que je l’appelle maîtresse), est occupée. 

Alors il faut bien que quelqu’un la remplace.

Pour une fois que je peux m’exprimer, je ne vais pas me gêner.

Quelle vie que ma vie de chien. Certains m’appellent le clébard (ils n’aiment pas les chiens), d’autres le toutou (ils me prennent pour un chien à sa mémère pas très futé), d’autres le meilleur ami de l’Homme… Je suis une fille. Un chien fille. Je n’urine pas contre les lampadaires !
Et  je suis la meilleure amie de l’Homme.

Je m’appelle Hanoï ! mon nom est toute une histoire…je ne suis pas certaine que je suis autorisée à la raconter. Mais moi, j’aurais aimé m’appeler Fantômette. 


Vous avez vu un peu ma tête. Vous ne trouvez pas qu’il y a un air de ressemblance ?

Et puis, pour tout vous dire, sans me vanter, j’ai le même caractère fougueux, enjoué, une justicière chez les canins. 

Et surtout, je rêve d’avoir comme elle une trottinette à moteur ;  mais pour l’instant ce n’est pas d’actualité. 

Je suis obligée de marcher, marcher, tout le temps marcher. Elle n’arrête pas de me faire marcher. 

Et  qu’est-ce qu’elle marche vite !!! Il faut que je suive. 
Et vas-y pour un bord de mer, et on y va on grimpe les dunes, et c’est reparti on va voir les phoques tout au bout de la jetée et c’est vraiment loin. 
Et avec mes pattes de dix centimètres, il faut que je suive.  Vous comprenez pourquoi je rêve d’une trottinette à moteur comme Fantômette. 

Mais je suis  née l’année des « P » et du coup  je m’appelle Hanoï. Allez chercher l’erreur… 
Elle aurait pu m’appeler Phantômette tout de même. 

Bon, ce matin ma journée a mal commencé. Je me suis fait narguer par trois mouettes affreuses. 
Je suis comme Elle, je n’aime pas les mouettes. Perchées là-haut sur le petit toit de la maison, elles me reluquent. Elles savent que même si je suis un chien sauteur et athlétique, je ne peux rien faire. 

Elles rigolent bien avec leur petit cri narquois, elles me prennent pour un confetti microscopique perdu dans le jardin.

Je n’aime pas les mouettes. 

Je vous ai à l’œil et surtout ne venez pas chercher vos coquillages sur mes plates-bandes, et laissez tranquilles les vers de terre, sinon je vous zigouille ! 

Les mouettes, vous êtes prévenues !                        

Mais bon elles savent bien que je suis tout en bas et c’est bien mon malheur.

Mon horizon est un horizon rase-motte.   

Je suis un petit chien, c’est à dire que ma hauteur de jambe ne dépasse pas dix centimètres. 

C’est pratique pour Elle, ma consommation de croquettes est plus que raisonnable, je ne prends pas beaucoup de place, bref je suis un chien super économique. 

Mais bon, pendant qu’Elle profite des beaux horizons, comme Elle les appelle, qu’elle parle de porter son regard sur  le monde, moi, je suis obligée de marcher et de regarder à hauteur de vue : mon monde est riquiqui, ma hauteur de vision au-delà de ma truffe fait moins de vingt centimètres. 

Vous n’imaginez même pas à quoi ressemble le monde au ras du sol. 

Alors je vais vous le raconter.  Je ne vais pas vous parler des caniveaux, des roues de voitures, des pieds de poubelles, des pieds tout court des humains, quel ennui de regarder leurs chaussures, les pieds de meubles, les pieds de chaises ; mon monde se résume à un horizon de pieds.

Ça y est, ça la reprend, on part en balade. Elle est fatigante. J’avais envie de me prélasser au soleil de printemps,  le nez à l’affût dans les herbes hautes, regarder les mouches, leur courir après, déterrer quelques morceaux de bois, me faire chauffer par un gros rayon de soleil, celui du matin près du trèfle. 

Et bien non. Il faut aller faire la balade du matin. Il n’y a rien à faire, Elle veut voir tous les jours la mer, le matin, le soir et l’après midi quand elle a envie de discuter. 

D’ailleurs ; vu la hauteur du soleil, il n’est pas encore couché. Oui, je n’ai pas de montre mais bon, nous les chiens on a juste à regarder le soleil pour savoir où on en est du rythme de la journée. 

Et là c’est certain, on risque de rencontrer aujourd’hui d’autres humains.

On ouvre la vieille grille rouillée par le sel. Je simule l’impatience. C’est uniquement pour lui faire plaisir, j’étais si bien à me la couler douce  au soleil.   

Alors on y va c’est parti. 

Les rues sont désertes, pas une voiture. C’est tellement bien la ville sans voiture. Il n’y a qu’en hiver que nous pouvons nous promener comme des reines au milieu de la route. 
Toutes les deux nous détestons la délimitation des trottoirs.  

Un espace pour les humains et leurs bestioles, un espace  cinq fois plus grand pour leurs voitures, et un petit espace minuscule et sale pour mes petits besoins. 

Voilà à quoi ressemble mon espace citadin d’habitude, alors que là, c’est royal. 

Nous remontons la rue et au bout je sais qu’il y a la mer. 
La plage, le sable surtout. J’adore enfouir mes doigts de pattes dans le sable, le sentir couler entre mes petits orteils poilus. C’est délicieux. Mais en ce moment, pas possible d’y aller. Il me faut être solidaire avec Elle, ne pas la laisser tomber, rester à ses côtés sur le chemin du bord de mer. 

La route qui mène à la mer est en pente. c’est pour cela que j’aimerais une trottinette à moteur. 

Ca monte !

Devant nous deux petits vieux. La dame a l’air sympa…lui il avance à toute vitesse, d’un pas décidé. 
Elle a du mal à suivre. Il pourrait l’attendre quand même !

C’est bizarre ils n’ont pas de chien… ou alors ils ont un chat. Les petits vieux aiment bien notre compagnie. Nous les canins, avec nos potes les chats, on compense la solitude. Il n’y a plus beaucoup d’espace de  caresse de tous les instants pour les petits vieux. 
Alors nous l’armée de l’ombre, on est présents.

On s’arrête, je ne sais pas ce qu’elle regarde mais j’en profite pour reluquer tout ce qui se passe. 
Tiens une jolie porte bleue !

L’herbe a poussé devant. Elle n’a pas du être ouverte depuis longtemps. 
Je me demande bien ce qu’il peut y avoir derrière, à l’intérieur. 

Elles sont jolies ces couleurs, l’orangé de la brique, le bleu délavé de la peinture usée par la pluie, les nœuds du bois… tiens sur la première latte il y a deux yeux à l’envers, on dirait une tête de chat, la tête en bas. On dirait Saki le chat !

Bon ce n’est pas le tout, mais je ne sais pas où on va aujourd’hui mais Elle ne traîne pas.    

Tiens, deux gros molosses qui courent sur la plage. 

La chance !!!!  

Bon il faut que je me mette au langage des chiots : je kifferais d’être là à courir moi aussi en liberté sur l’étendue immaculée nettoyée par les vents. Je crois qu’ils diraient en fait juste «  Je kiffe la plage » ! 

Mais Elle ne veut pas. Elle dit que c’est bien  que la nature soit tranquille, que seules les pattes des oiseaux  doivent apposer leur marque sur le sable nettoyé par les marées. 

Tout cela c’est du baratin d’Humain, moi je n’ai qu’une envie c’est de courir avec les deux molosses
 sur l’immensité de la plage, me rouler dans le sable tout propre… comme ça serait bien ! 

C’est juste un rêve ! programme du jour, je crains bien que l’on soit parties pour aller jusqu’à la jetée des pierres vertes pour voir les phoques. C’est loin…

Tiens, des sandalettes multicolores, je relève la truffe, une petite fille est installée dedans, elle saute de rocher en rocher. 

On remonte encore plus haut. 

Je commence à tirer la langue, je souffle, je mordille ma laisse, je fais mon intéressante : je veux ralentir ! mais rien à faire.  Allez faire ralentir un pas décidé comme le sien. 

Je rêve de nonchalance… de traîner la patte, de poser le nez là où ça m’intéresse, pour renifler toutes les bonnes odeurs du bord de mer. 

A vrai dire, il y a aussi des sales odeurs ; mais si j’ai envie de vous faire venir un jour ici, je ne vous en parlerai pas. De toutes façons ce sont des odeurs qui ne sont pas à hauteur de nez des humains.. alors qu’importe ; Nous les chiens on est habitués, c’est notre lot quotidien. Je ne connais pas les parfums portés par la brise, tout en haut, à deux mètres d’altitude… comme ça doit sentir bon. 

Le sable colle à ma truffe qui traîne sur le sentier. Il s’amoncelle depuis des semaines. 

C’est fantastique, des petites dunes à ma hauteur. C’est bien, le vent a aménagé un parcours de santé spécial pour les  petits chiens.  Je monte, je descends, je dévale, je roule… un chien au Sahara !

Enfin on arrive !!!!! 

Je n’y crois pas, il y en a un qui est assis qui regarde l’horizon. Il a des allures d’homme de la mer. 
Il scrute le lointain. Vous ne l’entendez pas, mais l’eau fait un bruit d’eau tumultueuse. 


On va faire une pause. Pendant qu’Elle refait le monde avec l’Homme de la mer, je peux au moins me reposer. Il y en a deux en bas qui se sont approchés du bord de l’eau.  Cela doit être si bien d’aller mettre ses pattes dans l’eau salée. Une petite thalasso de fin de journée pour rafraîchir mes pieds  chauffés au bitume. 

Elle regarde le soleil qui rentre dans son autre côté du monde tout doucement. 

Il fait doux,  et posées là, au bord de l’eau nous sommes tellement  bien.  

Elle se lève, heureuse du privilège de goûter ce désert imposé par l’interdiction d’aller marcher sur la plage.  

L’homme de la mer n’est pas content, il n’aime pas les interdictions.

Alors Elle lui rappelle que tout a été permis à l’Homme et qu’il importe de laisser au sable et aux oiseaux le territoire qui est avant tout le leur. 

L’Homme peut bien attendre et le bord de mer offre un pied à terre  magique pour celui qui sait regarder. 

Elle essaye de le convaincre, que c’est bien de regarder et de laisser sa tranquillité à la nature tant sollicitée. Elle voudrait lui demander s’il connaît Ginette, s’il sait où vont les phoques quand la mer monte… c’est certain il a un bateau. Elle regarde le bord de l’eau.  
Il faudra qu’elle aille naviguer, comme elle a navigué sur des mers lointaines.

Nous pressons le pas sur le chemin du retour. 
Une boite métallique  sans indication a été posée là pour nous les canins. Interdit à la pollution et bienvenue à tous les chiens sympas… et propres. Pas de caniveau ici, les pollueurs à crotte sont bannis et qu’ils aillent en enfer s’ils ne savent pas se retenir ou s’ils ont mal éduqué leur maître.  
Et croyez-moi,  l’enfer pour un chien c’est terrible, j’en ai des frissons sous ma peau de chien. 

Nous remontons, plus doucement. Vent de face. Je crois que sa pause, assise au bord de l’eau lui a donné l’envie de rester au bord de la terre, à regarder le monde invisible qui la renvoie dans ses pensées d’ici et d’ailleurs.

Je trottine, et même avec mon regard au niveau de la mer, je perçois un coin de ciel bleu.  

Le ciel bleu, sans nuage, est une bénédiction

Je sais que je n’arriverai jamais à voir autre chose que le clocher de l’église maritime, avec son horloge qui ne marque plus le temps depuis si longtemps.  Mes pattes ne sont pas assez grandes pour me hisser et voir le reste du paysage.  

Et même si je ne suis qu’un chien, de petite taille, tout riquiqui,  et même si les mouettes se moquent de moi et me traitent de confetti, je goûte pleinement tout ce qui est à portée de mon regard… et de ma truffe… je capte les parfums les plus subtils, ceux des embruns salés qui portent les voyages maritimes. En cela aucun humain ne peut m’égaler !