Dans ce petit matin de bord de mer,  le sable est de gauffrette. 

Deux saisons ont passé et je retrouve mes pas sur un sable nu, exposé aux températures de la nuit, friable sous l’effet des premiers gels.

L’hiver est annoncé et il ne faut pas s’y tromper, même si le soleil de ces derniers  jours semble nous faire remonter le temps vers une semaine plus clémente, les nuits habitées de froid nous préparent à la saison prochaine. 

Ce matin,  l’horizon sous un large aplat de pur bleu se dégrade paisiblement pour rejoindre  une plage aux allures de biscuit. 

L’envie de dessert me prend.  Celle d’un Tiramisu gourmand, dans ses superpositions de gateaux roses et de café.

Je pense à ce dessert en douceur, dont la recette m’a été confiée avec générosité par Cathy de Paris, Cathy tout en délicatesse, en espièglerie.  Il y a si longtemps…

Mes doigts engourdis, saisis de froid  agripent  mon panier de retour de marché. 
Ils  me font rebrousser chemin :  retrouver la chaleur d’une matinée de soleil derrière fenêtre, l’appel d’un thé, la perspective de deux jours dans la chaleur de ma maison occupée par mes retours du  Monde

Je le croise, seul, dans cette rue desserte,  époussetant son balcon, alors que la présence de tous  les autres fait défaut. 

Il est dans l’attention  de son espace  de liberté, un laurier rose en unique  compagnon.
La méfiance du monde ne me permet pas de lui apporter  le dessert que  je vais préparer et que je pourrais partager. J’attends comme Cyrano qu’il me regarde, pour lui faire un signe, lui lancer un grand bonjour…il n’est pas si haut son balcon etj’aimerais entamer la conversation. Mais il est trop concentré. Il astique son espace de liberté, son avancée de territoire qui doit lui permettre d’apercevoir la mer. 

Il n’y a Personne dans la rue, dans les rues,  comme si souvent, je suis habituée maintenant.

Je continue mon chemin. Le ciel est immense, comme souvent car ici les vents puissants poussent les nuages au rythme de marées. 

               – « Hey toi, là-bas, vient voir un peu ! »  

Je regarde de chaque côté, je me retourne, personne. 

               – « Ohé, ohé,  traverse, allez viens, approche-toi »

Je m’arrête stupéfaite, mais qui me parle ?             

 – « Oui par ici, allez traverse la rue, vient un peu me voir »

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Un regard circulaire, et vraiment il n’y a personne….sauf peut-être là juste à côté du numéro 37.

Je m’approche…

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               – « Ne crains rien,  viens là tout près de moi, »

La grosse boite jaune  m’interpelle, oui c’est bien elle.

– « Alors, cela fait un moment que tu n’es pas venue me voir,
qu’est-ce qui t’arrive ? 
                     Moi j’aimais bien que tu passes le matin.
                     Je te voyais de loin,  marchant à vive allure, un paquet
d’enveloppes dans les mains. 
                     Bon, il y a des moments où je n’appréciais pas vraiment que tu
uses de toutes tes forces  pour faire rentrer tes lettres trop
épaisses. 
                    J’avais envie de te dire :  Hey toi tu ne sais pas lire ? il est marqué
« ne pas déposer de grosses lettres ». 

Mais je me suis retenue et j’ai toujours suivi les instructions de
l’administration postale. SILENCE. Secret professionnel, pas le
droit à la parole. Personne ne doit soupçonner que j’épie  les  
passants, que je les scrute à longueur de journée.
Je pourrais  divulguer bien des secrets. 
                   Ceux des lettres que l’on me dépose, ceux des balades qui me
croisent. 
                   
Cela fait combien d’années que je suis accrochée là dans les
courants d’air ?
Je ne sais plus et qu’importe le temps, seul compte le
rythme de mes journées. Le seul sablier qui compte mon temps,
est celui des grains minuscules qui tourbillonnent dans la rue au
gré du souffle du vent.

                   Pendant des décennies, j’ai avalé sans broncher les  paiements de
factures, les courriers du cœur, les cartes d’anniversaire qui
émerveillent avec leur paillettes ; sans compter  celles de  
                   bonne année. J’en ai vu des Mariannes collées à coup de langue,
remplir mon estomac avide de correspondances en tous genres. 

                   Je me remplissais en silence des écrits entre Humains. 

                   Une fois par jour sonnait l’heure de la levée.
La camionnette jaune s’arrêtait. Je reprenais mon
                   souffle, je rentrais le ventre et c’était reparti jusqu’au lendemain.
Je ne m’ennuyais jamais. 

                   Un jour tout s’est arrêté. 

                   Alors imagine-toi un peu, quand j’ai commencé par te voir  
arriver, sur ta balade du matin  
                   avec  ta copine à quatre pattes, chargée d’enveloppes
multicolores. 

                    J’étais HEUREUSE. Cela faisait si longtemps.
                   Ta main glissait une à une tes lettres, toutes dans la fente de
droite, celle qui conduit aux routes qui s’éloignent du bord de
mer. 
                   Tu étais souvent la seule à t’arrêter près de moi. Je n’étais pas
bousculée par un amas de courriers. 

                   Je prenais le temps  de regarder attentivement  le dessin du
timbre, celui de lire les mots d’encre indiquant l’adresse du
destinataire ; j’imaginais même  à quoi pouvait ressembler  
                   celui ou celle à qui était destiné le précieux courrier.

                  Alors je m’interroge, toi tu ne vas quand même pas  aussi me
laisser tomber ! 

                  C’est pour cela que je suis sortie ce matin  de mon silence quand
je t’ai vu passer. 

                  Je te guette depuis un moment..en vain… et aujourd’hui, je n’avais
pas d’autre choix.
                  J’ai désobéi aux ordres, je suis sortie du rang. 
                  Moi, je les aime bien les humains. 
                  Je ne comprends rien à  ce qui m’arrive.  

                  Reviens s’il te plait avec tes lettres colorées ».

Elle a raison celle du n°37,   je n’ai pas pris le temps depuis ces derniers mois ; je n’ai pas libéré autant que je l’aurais souhaité  mes pensées, sur le chemin d’encre qui m’aurait conduit vers mes amitiés lointaines. 

J’ai choisi le cliqueti  des touches noires et métalliques. J’ai laissé  mon stylo,  de plume et d’encre mer du sud, se reposer sans prendre le temps de le déranger au bonheur des mots.

Promis, Madame du n°37 je renviendrai demain et je remplirai les câles de votre boite à  lettres de mots de bord de mer. 

Pour l’instant je dois rentrer. Je dois préparer un dessert de nuages. 

Mais promis je reviendrai, bientôt, très bientôt. 

Je suis dans mes pensées, le Tiramisu est un dessert de nuages et j’ai envie de légèreté.

L’encre bleue de la recette recopiée avec attention, me guide. 

Je connais la recette  de  Cathy sur le bout des doigts, je suis assurée, mais par fidélité pour celle qui me la  livrée, je ressort à chaque fois la feuille de papier écrite de mots d’encre.

Ne pas s’approprier le succès de ce dessert et respecter le don, le partage pour le plus grand nombre.  

C’est tout simple.

Dans cet ordre mélanger : 3 jaunes d’œuf avec 60 g de sucre glace puis ajouter  250g de mascarpone 
et les blancs battus en neige des trois œufs. 

Mélanger surtout avec délicatesse. 

Tremper très rapidement des biscuits cuillère  (moi je prends des biscuits roses Fossier de Reims) en effleurant le café refroidi ; 

Dans quatre verres. Dans chacun mettre trois biscuits imbibés et compléter avec la crème. 

Mettre au froid trois heures.  Etre patiente, l’attente sublime la gourmandise.

Le Tiramisu adapté à la Champagne  est prêt. 

Là c’est quand tout se passe bien. 

Mais ce matin, j’ai chahuté avec ma tasse à café.  

Maladroite, dans mes pensées, j’ai bousculé l’infusion de mon café.  

Au lieu de paniquer, j’ai regardé  la tache se former lentement…

Les centaines de petits grains de café moulus patogeaient dans une mare d’ocre et  de terre de Sienne. 
Ils s’étaient échappés. 
Je regardais l’incroyable mouvement se former à l’inclinaison de ma cuisine

« Vous voyez quoi dans cette tache Mademoiselle ? »
Bien sûr que je voyais un papillon, quand on a six ans, Monsieur Rorschach, on a de l’imagination !  

La robe couleur fauve de la tache se transforme en peau de panthère, je retrouve mon regard posé sur l’érosion des falaises du pays de Caux, je sens sous mes pas la terre de Toscane.

Aujourd’hui, je ne suis plus prisonnière, pas de réponse convenue et docile, je voyage dans ma tache de café, je suis en liberté de mon imagination.

Les petits grains  j’esticulent.  

A nous la liberté,  ni eux, ni moi, nous ne serons  jamais des Immobiles !