C’est en voiture escargot que nous avons rejoint le bord de mer. 

Il était temps car la fraicheur des nuits, l’humidité  et le manque de lumière se font pressants.

Nous sommes nés du soleil, alors vous  comprendrez que nous n’avions qu’une seule hâte : rentrer nous mettre à l’abri. 

Il était une fois… c’est comme cela que commencent les contes de fées… once upon a day… 

C’est comme cela que des citrouilles se transforment en carosse, que des crapauds  deviennent des princes sous l’effet d’un baiser, que des chats portent des bottes et  que les chasseurs se repentent.

Notre histoire est un conte de fée.  Nous sommes tous les trois nés du miracle de la vie. 

Il était une fois un petit paquet de graines, accroché à son présentoir dans une superette de Victoria Falls. Oui, j’ai bien dit que nous attendions dans une supérette des chutes Victoria au Zimbabwe, tout en bas de l’immense continent Africain. 

Vous êtes en train de vous demander comment j’ai pu arriver ici ? 

Par sa main tendue, qui m’a attrapé par un  heureux hasard ; ce jour là, l’enveloppe de graines était placée juste à coté du rayon « beurre de cacahuetes ». 

Il y a ceux qui ramènent de leur périple africain des trophées honteux, en complicité des braconniers. 
Je les maudis  tous, eux et ceux qui  achètent le fruit de ce carnage.

Il a celle qui  a ramené un paquet de graines pour ne pas oublier la magie d’un moment. 

Celui d’un soir, autour d’un feu, le régal d’une courge  butternut cuisinée avec talent par l’Ami des animaux.
L’endroit était  improbable pour un tel festin en féérie. 


Il lui fallait  conserver le sel de ce festin de reines et de rois,  pris au milieu de l’immensité. 

Dans son  monde de l’immédiateté, où le clic permet d’accéder sans délai  au champ de tous les possibles,  elle aimait  l’attente qui attise l’imaginaire et le désir, la résistance qui embellit le moment où le miracle se produit.  

Elle voulait ramener dans son bagage cette attente heureuse, quand allongée dans sa tente  esquimau, le bruit sourd du pas des grands pachydermes en sortie nocturne, lui parvenait. 
Le sourd vacarme était impressionnant,  ils paraissaient si proches et sans doute si loins également. 



Elle épiait leur présence dans la nuit, le  frolement de leur trompe en gourmandise  des feuillages délicats des accacias.  
Elle ne voyait pas, elle écoutait.  

Elle percevait  les cris des hippopotames, elle imaginait un monde qui retrouvait enfin sa liberté pendant le sommeil des Hommes. .

Elle ne dormait pas. Elle aurait tout le temps de dormir, plus tard, après,  profiter,  à tout prix,  de chaque instant, dans ces insomnies volontaires. 

Profiter dans la pénombre de sa tente, de ce moment unique.

Elle voulait garder  en elle le rythme élégant de la marche des félins, l’agilité des girafes penchées au dessus des points d’eau, la lente progression des gnous dans des files indiennes qui s’étiraient au rythme du  crépuscule. 

Son crayon avait été incapable de retranscrire la beauté de ce Monde.  

Alors elle buvait, sans envie d’étancher sa soif, la beauté dans ce qu’elle avait de plus pur.

Avant de s’endormir sous la voute céleste, hypnotique, ses yeux débordaient de trésors  et  ses paupières peinaient à se fermer sur cette caverne d’Ali baba débordante de bonheurs.

Sans nostalgie, consciente de son privilège d’avoir pris place l’espace de quelques semaines au balcon  du Monde, elle allait repartir, en tristesse car l’Ami des animaux lui avait dit :  les braconniers resteraient là, à l’affût. 

Hey les amis,  les éléphants, gardez bien l’œil ouvert et méfiez-vous des Humains !

Tout était allé très vite ensuite ; elle n’était que de passage. 

La petite pochette de graines avait  pris place dans son sac de voyageuse. 

J’étais prêt, moi aussi, pour le départ. 

Nous nous sommes envolés vers l’Afrique du Sud,  puis vers la France ;
le voyage allait être long. 

Les saisons se sont écoulées, les parfums  de champignons d’automne ont succédé à la cuillette des mures de l’été ; ses pas dans la neige de l‘hiver préparaient le chemin de ses balades d’amies du printemps. 

Mes graines avaient été oubliées, endormies dans la pochette de papier. 

Ce n’est pas un baiser de prince au  bois dormant qui  allait venir les réveiller,  mais  les premiers rayons d’un printemps franc et généreux. 

Dans les  premiers jours d’avril, les graines  furent placées délicatement dans des godets de terre, laissant apparaître si rapidement une minuscule tige d’un vert délicat.  

Je venais de naître au Monde.
Le chemin d’une voyageuse  avait scellé mon devenir  dans un pays   bien différent de celui où j’aurais dû naitre.

Ici point de chutes vertigineuses se deversant avec force dans une cacophonie bruyante, mais des marais silencieux qui portent la nage des cygnes.
Ici les zébres ont laissé leur place aux chevreuils qui se faufilent au loin dans les brumes du matin. 

Pourtant les aurores et les crépuscules accueillent le même rythme du soleil et le même chant de beauté. 

Pourtant ici la cruauté des chasseurs  fait écho à celle des  braconniers, et les trophées  ornent avec la même prétention, une victoire des hommes acquise sans équilibre du combat.

Mais je m’égare, c’est la folie des Hommes qui me fait perdre le chemin de mon récit.  

Un matin, je m’étirais de mes premières feuilles quand elle a décidé qu’était venu le jour de mon autonomie.

Je l’avais bien vu mettre ses gants et ses sabots de jardin. 

Elle m’a attrapé, mis la tête en bas, s’est mise à gratter la terre autour de moi. Cela me chatouillait, c’était si drôle. 

Mais je n’oublie pas que je fais partie des Immobiles, des Utiles, comme les humains nous appellent  et personne ne doit savoir que nous les regardons vivre. 
Si souvent ils nous rendent triste, nous rions aussi beaucoup en les observant.

Et c’est là que ma grande aventure a commencé.
A peine partie, je me suis rendue compte  qu’elle m’avait planté là, seul, au milieu d’un immense jardin. 

Un coup d’œil de chaque côté et là, j’ai aperçu que nous étions trois. 
Dans mon voisinage j’avais deux copines au feuillage différent.

Le temps s’est écoulé pendant de longs mois dans le silence du jardin.

De temps à autre, nous avions de la visite.

Un hérisson qui passait d’un pas lent,  des papillons qui virevoltaient  autour de nous  avec légèreté, un crapaud dont on  soupçonnait à peine la présence  dans les hautes herbes.

Mes feuilles grandissaient et se déployaient  au fil du temps. 

Puis, dans les premiers jours d’été, j’ai laissé éclater le jaune de la corolle d’une immense fleur en forme de trompette.  
Mes voisines en ont fait de même. 

Nous venions de lancer  le signal aux abeilles que nous étions  enfin prêtes à les accueillir. 
Elles  sont alors arrivées, bourdonnantes,  aux heures les plus chaudes ; elles  se posaient avec douceur sur notre pistil et repartaient aussitôt, leurs minuscules pattes poudrées de notre pollen. 
Le ballet aérien s’en donnait à cœur joie. L’herbe était haute. 

Le moment était venu pour moi d’entrer dans l’utime phase de ma croissance.   

J’ai retenu ma respiration et j’ai soufflé, soufflé, pour faire naitre un beau fruit. Mes voisines en ont fait de même. 

C’était à celle qui arriverait à impressionner le plus. 

Au fil des arrosages qu’elle nous prodiguait,   nous aspirions  dans la terre environnante, cette eau chargée  des sustances bénéfiques de la terre pour en gorger le réceptable de notre fruit. 
Il devait être le plus beau, le plus rond, le plus gourmand. 

Nous avons continué notre petit manége  dans une concurrence amicale. 

Mes deux voisines  arrondissaient des formes d’un bel oranger tandis que moi je prenais doucement la forme d’une cacahuete  jaune de Naples. 

Nous nous accrochions à notre tige, nous étirant  si loin dans le jardin. 
Le long cordon portait nos feuilles ;  il zigzaguait   entre les herbes dans une course folle et tonifiante. 

Ils sont comme cela les curcubitacées ;   c’est le nom de notre famille. 

Ils sont tous persuadés que Jack va arriver,  qu’il va grimper sur l’une de nos  longues tiges pour rejoindre un monde imaginaire,  tout là-haut dans le ciel. 

Mais nous ne sommes pas des haricots et nous ne portons pas au bout de nos tiges des  escaliers magiques. 

Elle nous observe. 

Elle est là, posée devant nous et me regarde moi plus partiuclièrement. 

Elle hésite à me cueillir. Elle voudrait me laisser là, dans le jardin. 

Elle me regarde et j’ai compris qu’elle n’était plus là, qu’elle était  repartie loin. Rondes comme le soleil, elle les voit là-bas, sur le delta de l’Okavango, les petites oreilles d’un hippopotame frôlant discrètement la surface des eaux.

Elle me regarde  à mon tour et elle me voit ;  je suis aussi là-bas, sous la voûte céleste ; nous sommes près du grand feu  qui diffuse sa chaleur dans le froid d’une nuit d’Afrique. 

Le moment est magique.

Nous sommes  parties à cet instant en voyage, si loin, à des milliers de kilomètres. 

Elle me prend dans ses mains et nous ne sommes plus immobiles. 

Nous ne sommes  pas et ne seront jamais  les Immobiles.

A nous la liberté !