Ce matin il fait froid. Très froid.  Pas envie de quitter le dessous de ma couette. 

Mes yeux sont collés de sommeil, mes pieds froids résistent : ils ne veulent pas descendre du lit. 
Moi non plus d’ailleurs.  Ce matin il fait froid. Le froid d’avril, le froid de « en avril, ne te découvre pas d’un fil ». Je traîne, c’est rare.

C’est de sa faute, sa faute à  elle, la grosse lune,  la galette du ciel de nuit, la lune pleine qui a agité mon sommeil. Elle est là en face de moi à hauteur d’œil, elle me scrute de tout son éclat.

Elle est splendide. J’ai compris que je lui devais l’agitation de mon sommeil. 

Je déambule jusqu’à ma cuisine, oui je sais c’est rare, mais pendant la nuit  la grosse lune m’a volé toute mon énergie. 

C’est pour cela qu’elle est dodue ; pendant le sommeil des humains, elle  vampirise  les cauchemars, les fatigues,  les chagrins. Elle emmagasine tout cela dans son ventre repu.  En ce moment,  elle doit avoir du mal à digérer avec tous ces chagrins. L’humain est en peine et elle n’y peut rien. 

Je mets l’eau à bouillir dans ma théière jaune… j’attends le nez en l’air, l’air de rien. 

Je n’en finis pas de traîner. Cela ne me ressemble pas. 

Seul remède un Yogi tea. « Detox Energy »  c’est la phrase magique qui est écrite sur la boîte.

Si avec cela  je ne ressemble pas à Speedy Gonzales,  la petite souris toujours partante, souriante, la petite souris trop forte qui arrive à affronter toutes les épreuves  de la vie … arriba, arriba… 

Je prépare ma tasse « aux oiseaux ».  Ma délicatesse du matin… sa petite fêlure m’oblige  au geste précis presque trop précieux. Je n’ai qu’une crainte, c’est qu’elle se brise. Je me suis habituée à cette trace d’accident. Je ne pourrais la  remplacer par une tasse flambant neuve,  alors qu’elle m’accompagne depuis tant d’années. Je préfère les blessures apparentes, les objets  réparés , sauvés, qui traduisent  le  soin apporté à conserver et à ne pas jeter.

 

Le petit message philosophique du matin, qui pend au fil du sachet de thé,  me donne ma feuille de route pour la journée «  partagez votre force  et pas votre mal-être ».  

Je suis toute seule dans mon confinement professionnel et je veux bien  partager ma force… mais avec qui !  Et ce n’est pas gagné car  pour l’instant,  je traîne, mais qu’est-ce que je traîne ce matin. 

Je regarde  les petites étiquettes à messages de mes thés de ces derniers jours. 


Mes leçons de philosophie tiennent dans une boîte de thé. Je suis révélée, démystifiée. 

Des étagères de livres  et je suis là, pensive devant  une étiquette de thé. 

Je n’aime pas le froid des matins d’avril.  Il vous prend, il vous retient, il vous empêche de vous laisser aller, de vous vêtir en harmonie avec le premier soleil, il vous nargue. 

Il est aussi attaché à une robe à fleurs ramenée par Annie, une amie de peintre de ma maman. 
Cette robe venait de PARIS. Cette robe m’était apparue dans un sac de papier à petits carreaux vichy rose. TATI.  

PARIS et TATI. 

Deux mots courts, à la sonorité sympathique,  qui représentaient  à eux-seuls, ce que je pensais être  le graal de l’élégance pour  les petites filles de mon âge dans la  capitale. 
Il n’y avait pas de TATI, à moins de deux cents kilomètres   de la petite ville où nous habitions. Cette robe représentait donc  le plus merveilleux des cadeaux et il n’était pas envisageable de différer de la porter. 

Mais nous étions en avril. Un de ces matins glacés. 

Lili m’avait bien prévenue « en avril, ne te découvre pas d’un fil ». 

Le chemin pour rejoindre l’école me parut interminable. Je frottais mes bras pour les réchauffer, j’accélérais le pas. Par fierté je n’avais pas écouté. 

Je m’étais obstinée  à porter la jolie robe à fleurs d’été pour  afficher mon bonheur, par impatience,  par fierté, effrontée de ce que je voulais montrer ma différence. La petite fille « m’as-tu vue » a bien regretté le froid d’avril… et il n’y a pas  un matin froid d’avril sans que je ne pense à cette robe à fleurs, à ce si joli  cadeau.  

Peut-être qu’un jour, à l’identique de Charles Foster Kane,  je prononcerai  le mot « TATI », mon « Rosebud » à moi.  De ces souvenirs d’enfance qui font d’un cadeau merveilleux le plus beau cadeau d’une vie. Mon souvenir  de luge  de Citizen Kane est une robe à fleurs d’avril.  

Mais  qu’est-ce que je traîne ce matin. Les moineaux. J’allais oublier les moineaux. Un prétexte pour  gagner du temps, encore un peu de temps, juste quelques minutes de plus, avant de m’engouffrer dans cette nouvelle journée active. 

C’est que découper des miettes de madeleines, à grosseur de bec de moineaux, demande de l’attention. 

Je lance discrètement les miettes sur le toit  au pied de ma fenêtre.  Je me rends  bien compte que je ressemble de plus en plus  à ces grand-mères  qui nourrissent des pigeons assises sur les bancs de Paris. 

Dans ma grotte depuis vingt jours,  je commence à percevoir les premiers signes d’alerte : il faut se ressaisir ! Premier matin où je traîne, où je n’ai pas envie d’aller juste en face voir la mer, premier matin où je regarde mon chien, en me disant que c’est pas si mal une vie de chien. 

Me ressaisir ! 

Me motiver, rentrer avec joie dans cette journée. Allez hop, je me lance en cuisine à 7 heures du matin comme  si c’était ma dernière journée et  j’ai oublié de donner ma recette  de soupe de petit pois. D’un côté le thé  et les tartines. De l’autre les ingrédients  pour le petit plat qui fera mon régal de ce déjeuner.  Mon chien tend le museau. Ca sent le lard fumé dans ce petit déjeuner.

C’est tout simple. Mettre dans une grande casserole : 1 kg de petits pois bio surgelés, 1 oignon, 
deux saucisses fumées (une Morteau de Chez Vincent Jobard rue Saint Maur c’est  le paradis), 
1 petit morceau de lard fumé, 1 bouillon cube bio,  sel et poivre.  Rien d’autre. 

J’ai toujours dans mon congélateur ce kit de survie pour les jours de grand froid. 

Et ce petit matin d’avril  justifie de  préparer cette délicieuse soupe. 

C’est parti pour ma journée. 

La perspective de ce régal me donne des ailes. 

Comme un de ces petits moineaux  qui virevolte  dans le jardin de la maison. 

Je vais grappiller tout au long de la journée, des petits morceaux de bonheur, une lumière, un sourire, un merci,  une gourmandise,  une occasion de donner, une occasion d’écouter et de recevoir, des mots  ou une musique, un partage,  et bâtir avec optimisme  le déroulé du temps d’un jour  sur le tapis rouge de la vie. 

Ne pas oublier de partager sa chance. 

Je pose des petites boules de poivre rose  dans mon bol. Il me ramène à  ces marches  au cœur du cirque de Cilaos. Avec la petiote nous croquions sur notre chemin ces graines au rose délicat,  comme les joues des filles joyeuses des tableaux de Fragonard. 

Il paraît que la lune ce soir sera rose.  

Pour une couleur inédite je suis prête à braver la fraîcheur d’avril. 

Je vais m’emmitoufler dans mon duffle-coat et ma grosse écharpe d’hiver enroulée comme un boa de frileuse autour de mon cou. 
Je n’ai plus besoin de robe à fleurs  pour me sentir heureuse dans le monde.

Ce soir,  mignonne, allons voir si la lune est rose.