Je me suis réveillé ce matin engourdi dans mon immobilité d’acier. 
Pourtant ce n’était pas l’envie qui me manquait de frissoner, ma carcasse  battue toute la nuit par les courants d’air et cette pluie qui n’en fini pas de déferler. 

Pas un petit coin de peau,  pas un centimètre d’étoffe, d’un velour dont on m’aurait habillé pour faire bonne figure dans un salon douillet ;  je suis là exposé à tous vents dans mon plus simple appareil. 

Une nudité froide d’acier car  mon apparence  doit rappeler les squelettes des grands cétacés, autres  dinosaures et les énergumènes  qui eux, sont bien au chaud toute l’année, à l’abri dans la grande galerie d’à côté. 

Chacun sa route, chacun son chemin… Le mien s’annonçait bien, sur la planche à dessiner de mes créateurs. Un destin flamboyant, c’est certain, mais quelle vie, pourtant, condamné aux intempéries ! 

Quand je suis arrivé il y a treize ans,  j’étais excité comme une puce, c’est une expression, car ma lourdeur imposée pour ne pas tenter les voleurs,  ne permet aucune comparaison  avec  la bestiole sauteuse.

Pardon, ici, dans le temple de la nature,  on ne parle pas de bestiole, ni de bébête,  mais on nomme chacun comme il se doit. Donc, je reprends,  j’étais excité comme un siphonaptère.  Lui n’a pas son pareil pour sauter et faire des bonds  dès qu’il en a l’occasion. 

Ce n’est  pas vraiment pas mon cas. Je ne bouge pas d’un millimètre depuis mon arrivée.

Dès qu’ils m’ont déchargé, ils m’ont fixé solidement dans un socle de béton.  Mes rêves d’escapade se sont envolés immédiatement.  Il ne me restait plus aucun choix que celui d’adopter la posture de l’observation….et cela pour des années…

Regardez-moi bien… c’est moi entre les deux arbres qui me surveillent.

J’ai l’air banal comme cela ; une feuille d’acier pliée en deux posée sur quatre pieds.

J’attends comme toujours. Je passe mes journée à attendre qu’ils viennent  me rejoindre pour passer un moment avec moi. Car l’air de rien, il s’en passe des choses, j’en vois du beau monde.

Aujourd’hui, c’est exceptionnel. Il ne se passera pas grand chose.  

La météo de  novembre va chasser les amoureux des rendez-vous, les promeneurs fatigués, les lecteurs assidus qui aimaient s’attarder dans les derniers rayons d’automne. 

J’entends le grincement de l’ouverture des grilles. 

C’est l’heure. Les derniers corbeaux s’envolent et rejoignent leur perchoir dans les grands arbres millénaires, les arbres remarquables ou sur le pauvre épouvantail  juste à côté. 

Lui aussi il doit parader, immobile, affublé de courges, il doit garder la posture, bras allongés. Il est censé faire peur,  mais les cortbeaux ont très bien compris  qu’il est totalement inoffensif. 

Alors ils en profitent et ricanent à longueur de journée. 


Comme lui je fais le boulot. Je  me dresse, droit, fier,  bien campé dans ma position horizontale ; je dois assurer ma mission, quel que soit le temps.  Etre prêt à accueilir le premier venu. Je ne pose pas de question, ni aucune condition, je suis là pour servir et m’offrir à l’assise de quiconque en aura l’envie. 

Pour l’instant personne, il faut dire que  je cumule, nous sommes dimanche et à part quelques joggers,  il n’y a pas foule dans les allées…et cette pluie qui n’en finit pas !

Un petit regard sur le côté à droite,  il y en a un qui arrive au loin.  Au garde à vous, bien alignés ceux d’à côté sont comme moi. Ils espèrent une petite visite. Mais qui oserait s’aventurer à se poser sur l’un d’entre nous, alors que nous sommes recouverts de grosses gouttes de pluie ! 

Nous sommes tous dans le même état ce matin. Quand je dis « nous »,  c’est à dire, les deux cent cinquante cinq individus de mon genre qui peuplent la communauté des bancs du  grand jardin des plantes au cœur de Paris. 

Il arrive, il se rapproche…oh ils sont deux, sous le grand parapluie. 

Je suis déçu, ils ne s’arrêtent pas, me dépassent sans même me regarder, plongés dans leur conversation dont j’attrape quelques brides au passage.

C’est le petit du haut qui parle «  pourquoi on est pas resté voir le panda roux, je veux retourner voir le panda roux, il fait comment pour ne pas attraper froid dans son bambou ».  
Le grand ne répond pas ou alors trop tard, je n‘entends pas sa réponse, il est déjà loin. 

Ils m’ont dépassé sans même me regarder. 

Jamais personne ne nous remarque, nous faisons partie des meubles et pourtant s’ils prenaient ne serait-ce que quelques minutes pour se pencher, nous regarder de plus près, ils verraient à quel point nous sommes uniques.

D’apparence on se ressemble tous et pourtant, nous sommes portons tous une plaque de beauté.

Il faut vraiment s’arrêter, nous regarder, pour découvrir que quelques mots, posés là nous habillent de l’identité qui aurait pu nous faire défaut. 

Nous avons  échappé au pire. : «  banc n°1, banc n° 2, banc n° 3,…banc n°255 ». 

Nous aurions bien aimé  porter le patronyme  de l’un des grands noms qui ont arpentés les allées du jardin : « banc de Jussieu, banc de Chevreul, banc de Cuvier… » mais les filles n’étaient pas d’accord et elles ont raison !  trop de noms masculins.

Notre identité est plus poétique, elle a bousculée notre vie. 

Il y a eu ainsi, le banc de Marguerite qui rêvait d’accompagner les rêves des papillons. 
Mon voisin n’en revenait pas. Il n’était plus cet amas d’acier grisatre, mais autour de lui des nuées de papillons, volaient de fleurs en fleurs, porteur de la liberté de rêver de celle qui les aimait. 

Par tous les temps, il suffit de s’asseoir là, de fermer les yeux, et de les voir vivrevolter, léger, colorés. 

Il suffit de s’asseoir pour rêver.

Ce banc rend joyeux.  

Un peu plus loin il y a celui de Frédéric et Ludovic. Ce qu’ils aiment, ce sont les arbres. Platanes, oliviers, cocotiers… Ce banc donne des ailes vers le lointain, vers les forêts immenses, les bords de mers balayés par les alizés qui  secouent les palmes des cocotiers. Ils mènent sous l’ombre bienveillante des  platanes les jours d’été.  Il suffit de s’asseoir pour entendre le bruissement des feuilles. 

Ce banc rend heureux.

Et puis, il y a celui des amoureux, ou plutôt, celui de Natacha.  

On se rappelle bien  quand ils sont arrivés tous les trois. Il faisait doux, le printemps explosait dans Paris.  
La lumière dorée habillait d’ocre la cabane des jardiniers. Cela me fait du bien de me remémorer  ce moment alors que la pluie continue.

Je ne suis  plus en hiver, dans le gris d’un dimanche glacé mais  dans la douceur du soleil qui s’installe en mai. Le ciel est bleu, les bourgeons  pointent tout en délicatesse, l’épouvantail est rangé alors que les jardiniers s’activent. C’est leur saison préférée, celle qui  porte l’espoir des plantations  auxquelles ils se sont appliqués. 

Raphaël ! quelle belle  idée tu as eu d’offrir ce banc à ton amoureuse.  

Nous ne te connaissons pas plus que cela, mais depuis ton coup d’éclat, ton histoire est un peu la nôtre.
Il suffit de s’asseoir sur ton banc pour être heureux.

Ton banc rend amoureux. 

Et puis, il y a nous. Avec mon voisin, on commençait sérieusement  à se  demander si ce jour allait enfin arriver.

 Personne ne nous avait encore adopté. 

J’étais fébrile car c’est la loterie. Valait-il mieux  vivre dans l’anonymat de personne ou être mal adopté.
Avec le banc d’à côté,  cela alimentait nos conversation, cela nous faisait passer le temps mais personne ne se manifestait. 

C’est certain que si nous avions été mieux placé, ils se seraient tous bousculés  pour nous adopter. 

Vous n’avez qu’à voir les deux du « dodo manège ».  Non  seulement ils ont droit aux rires des enfants,  mais matin et soir,  on est aux petits soins pour eux, pour inviter les parents à venir faire une pause confortable pendant que  leurs rejetons tournent à tout va à dos d’éléphant ou accroché au cou des petites girafes. 

Alors nous avons attendu, patiemment, le temps qu’il faudrait jusqu’au jour où enfin, nous aurions nous aussi gagné notre nom apposé en lettres dorées.

J’espérais au  cours de ces longues journées d’attente  recevoir le plus beau des messages,  celui qui me rendrait digne de l’arborer telle une médaille que je n’aurais pourtant eu aucun mérite à obtenir. 

Au fond de moi, je  vivais dans la crainte que me soit attribué un message insipide qui n’aurait attiré le regard de personne : « pour toi signé X » ou  pire encore être mal adopté. Imaginez  « Marine pour la vie. Signé JM ». 

Notre patience, celle qu’il nous faut  pour vivre comme nous le faisons immobiles au fil des saisons, allait de remporter sa première victoire. 

Ils sont enfin arrivés avec leurs outils, des perceuses bien solides.  

J’ai cru qu’ils allaient me tatouer et quand je me suis rendu compte que l’on allait me perforer, j’ai paniqué.
J’ai eu si peur d’avoir mal. Je n’avais pas le choix, aucune issue, je ne pouvais pas m’enfuir. 

Délicatement, ils ont percé deux petits trous pour y fixer une plaque de cuivre. C’était impressionnant mais indolore. 

J’ai bien vu qu’il y avait quelque chose d’écrit mais engoncé dans mon squelette d’acier, je ne pouvais pas me tordre, ni voir aucun des mots gravés. La rumeur a vite remonté l’allée. 

Hey toi, tu as quoi comme message, et toi ? Certains plus chanceux que d’autres ont eu vite fait  de connaître la phrase, la dédicace,  le mot, le poème, l’envolée inscrite dans leur petite plaque. chaque passant s’arrêtait, s’exclamait.

Moi je ne savais pas ce qui était écrit. 

Pourtant, notre vie commune venait de commencer le 8 mai 2010.  Lui et moi. Le 8 mai 2010, un peu avant l’arrivée de Natacha et Raphaël sur le banc de l’autre côté de l’allée, celui des amoureux.  

Lui c’est François. Moi je ne suis  encore qu’une carcasse anonyme. 

Il a  bien reflechi à ce qu’il allait m’écrire.  Il aime les mots, les histoires surtout, toutes les lettres qui se tricotent pour insprirer d’autres histoires. Il y a tant d’histoires dans ces quatres lignes, tant de perspectives  de rencontres, de nostalgie, de regrets et de remords, d’espoirs et de mystères et de mélancolie   

Il s’approche de moi. Il vient vérifier si ses mots sont bien les siens. Ils les murmure avec émotion. Il sait que ces mots lui survivront. Je me redresse, je suis fier de porter notre histoire en bannière, rivetée, pour l’éternité. 
Lui et moi. François et moi. 

J’inspire  à  l’audace,  aux baisers volés, aux étreintes qui portent pour toujours le souvenir d’un amour intense, j’inspire  le silence des secrets qu’il faut respecter. Je recueille, à qui le veut, la délivrance de tous les secrets  dans le creux réconfortant de ma carcasse. 

Il pleut, les gouttes se déposent de plus en plus nombreuses,  il fait froid mais  la pensée de celui qui m’a adopté, celui qui par sa volonté m’a ôté de toute banalité et m’a donné  une raison unique d’exister,  me rend heureux d’habiter l’hiver d’un si beau jardin. 

Heureux pour ceux qui viennent se reposer au plus près de mon être d’acier ;  tous sont les bienvenus. 

Et si la chance me sourit, s’ils  ont  le cœur  au diapason des mots de celui qui m’a nommé, alors ma journée sera récompensée.  Je ne suis pas un numéro, je suis le banc de « François V. ». 

Avec  tous les autres nous sommes les mots d’un livre qu’aucune saison ne pourra effacer. 
Nous sommes des pages d’éternité. Nous se seront jamais immobiles malgré nos pieds d’acier.

Je suis le recueil de mots qui s’animent  sous le regard des passants. Je suis vivant !

Je ne suis et ne serai jamais un immobile !