Le froid est installé ;  il m’invite au thé chaud et à la pâtisserie.  
C’est l’hiver dans le printemps, le printemps dans l’hiver. 

Rien de mieux alors pour commencer cette journée que la perspective d’un goûter délicieux. 

Et il en faut peu pour être heureux ! 

Qui a chanté cela déjà ? un ours dans la jungle… un ours polaire qui est heureux que l’humain le laisse enfin en paix le temps d’un confinement planétaire.  Lui et sa banquise ont enfin un répit bien mérité !

Le peu c’est, uniquement,   2 gros œufs (c’est important, les petits œufs doivent passer leur tour dans cette recette), 150 g de sucre, 150 g de farine, 125 g de beurre et une demie-cuillère à café de levure alsacienne. 

Voilà en deux lignes vous avez le secret de Maryvonne et de ses madeleines. 
Les meilleures madeleines !! 
Tous les secrets se valent de rester secrets, sauf les secrets de cuisine qui se doivent d’être partagés ; 
et  s’ils sont échangés, le geste et la gourmandise en seront d’autant meilleurs. 
Les plus beaux secrets de cuisine sont ceux qui sont transmis pour régaler la chaîne infinie des gourmands, et quand ils sont confiés par une cuisinière généreuse, au cœur arc-en-ciel, la réussite est assurée. 

L’envie de régaler par procuration garantit le but à atteindre : aimer, aimer sans retour car cusiner 
c’est  offrir  la tendresse sucrée de l’éphémère. 

En un mot, MADELEINES ! Proust peut continuer à courir après  son temps perdu,  je suis face à mes ingrédients et prête  à me laisser emporter  par la valse de la gourmandise,  prête  à m’enivrer des parfums de fleur d’oranger et de biscuit  échappés de la chaleur  du four…

Bien plantée sur mes deux pieds dans ma cuisine de bord de mer,  cuillère en bois  à la main,  jatte en terre dans l’autre, dans les starting blocks  de la madeleine, je suis enfin prête à m’élancer !

Petite vérification de dernière minute avant démarrage, une simple formalité  : les moules à madeleines. 

Ceux en tôle blanche, ceux avec leur forme de coquille, ceux qui qui se promènent par six ou douze en ligne  de majorettes, ceux qui sont indispensables pour réaliser des madeleines. 

Premier placard, second placard, sous l’évier, sous le four (le grand tiroir qui se coince tout le temps et qui est très désagréable à ouvrir), dans la grande armoire à ustensiles, dans les derniers cartons de déménagement  abandonnés dans le grenier… RIEN !!!!
Je ne peux que constater que les précieux moules à madeleines ne sont pas ici avec moi !!!

Horreur, me voilà stoppée dans mes élans  !!! Seule alternative,   faire des madeleines dans des ramequins… 

Mais là, c’est non ! Pas question ! si  j’aime autant ce petit gâteau, c’est autant pour son goût que pour ses  proportions absolument parfaites et généreuses. 
Son ventre dodu appelle le creux de la main, la finesse de ses bords la dégustation élégante.

EMPECHEMENT. Je suis empêchée de circuler, je suis empêchée de madeleines. 

Mais est-ce si important ?

L’importance n’est-ce pas d’avoir écrit dans un coin de mon cahier de cuisine cette jolie recette 
transmise avec tant de générosité  ?  Le plus important  ne serait-ce pas de différer l’envie,  de l’attendre. 

Est-ce que les madeleines au gout de «  plus tard » ne seront-elles pas plus  délicieuses ? 
Enfin s’extirper de ce monde de l’immédiateté !

Le plus important :  retenir qu’il faut juste quelques ingrédients   pour réussir un joli goûter. 
Mélanger tous les ingrédients  et  laisser la pâte se reposer. 
Partir, revenir et mettre au four pendant dix minutes.  

Dix  minutes, c’est le temps nécessaire pour sortir le jeu de carte loufoque trouvé  dans une librairie pour enfant.  Dix minutes suffisent pour s’amuser.

Ne pas oublier de s’amuser, de rire, d’être léger. 

Ce sont des moments rares  sur cette terre en gravité.

Dix minutes pour tirer une carte dans mon jeu de hasard. Joli hasard que ce message qui apparaît par  magie « Tu as tiré l’as de carreau et c’est par ce petit carreau qu’un jour tu t’échapperas comme un oiseau ».  

Clin d’œil d’un grand sorcier caché dans la boite du jeu de hasard, pour la fenêtre par laquelle j’observe le monde extérieur  depuis ma cage à oiseaux. 

J’observe sans jamais me lasser les nuages. Ils avancent en silence,  comme les animaux de l’arche de Noë, tous différents, dans une même direction, ils embarquent : destination l’immensité du ciel. 

Dans le coin de la carte apparaît un petit bout de ouate. Ne serait-ce pas un coin de nuage ? 
Le grand sorcier du jeu de hasard me lance une invitation au voyage. 

Je décline son invitation. 

Pour l’instant je suis empêchée. Empechée d’aller et venir, d’être en liberté, de partir suivre l’ombre des nuages qui s’allongent sur la plaine. 

Mais je ne suis pas empéchée de rêver, de vagabonder. 

En cet instant, je ne suis plus au pays des immobiles, je suis en  route sur la plus belle des embarcations : le bateau des mots sur une mer d’encre virtuelle. 

La corne du bateau va sonner, les brumes se dissiper, la navigation sera belle, j’en suis certaine. 
Sur le quai de la gravité,  les chagrins sont bien amarrés. 

Le ciel est haut.  Je pars naviguer  poussée par les vents  et le bonheur de l’instant présent.